22.11.20

Un dimanche à la mer

Dimanche dernier, j'ai sursauté quand j'ai vu que j'avais passé une partie de la matinée à scruter sans vie l'écran animé de mon ordinateur.

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Quand on a envie de s'arracher la poitrine parce que ça fait mal dedans, on a tendance à écrire à la première personne.
Parce qu'on n'a plus l'espace nécessaire pour respirer et qu'on doit hurler pour repousser les murs de peur qui nous entourent.

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Je suis assis depuis deux heures. J'ai fini l'œuf dur, la salade, la tranche de pain de mie beurrée, et le biscuit que la dame m'a donné en plus, « vous venez toujours quand j'ai des choses en rab. » Le café amer est passé depuis longtemps.

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Essayer de sortir des scènes dures de sa mémoire pour en faire juste des scènes, avec des acteurs, et des décors, et des effets spéciaux, c'est pas facile. Un, parce que ça fait mal de désenfouir la mort. Et deux, parce que la mort est toujours seulement à moitié morte.

22.10.20

Courte lettre

Bonjour Claire,

Les choses avancent, lentement. Je viens de lire ton texte sur M. Tschudin. Je réalise qu'il est arrivé à Jussieu juste quelques années avant que j'y débarque, ébloui par autant de lumière. J'ai les larmes aux yeux.

Jean-Christophe

11.10.20

Assiette de riz

(février 2020)

Pas beaucoup de restos jamaïcains dans la région. Un seul en fait. Pas cher le soir. 1000 yens pour une assiette de riz et légumes et une boisson. La propriétaire est sympa. Grande et belle. Elle me connaît de vue. Elle sait que je prends un rhum ginger. Les habitués entrent. Un par un ou deux par deux, pendant que le reggae fait vibrer le mobilier. J'ai préparé une marmite de soupe aux légumes et une casserole de riz complet à midi. Elles attendront.

Et puis une femme entre. Elle n'a pas l'air d'être cliente ici. Elle prend l'assiette de riz et une bière. Elle est assise en face de moi. Je n'ai pas la prétention de croire que c'est pour pouvoir me regarder.

29.9.20

C'était hier

(avant novembre 2010)

Finalement, le soleil s'est couché.
Il s'en est fallu de peu
pour que la journée s'allonge au-delà du raisonnable.

Une journée froide
et triste
au goût amer.
Pardonnez-moi cette image éculée.
Froideur tristesse et amertume, c'est dur de faire plus fade.

Comme il est loin le moment où je caressais le clavier,
Mon Dieu quelle horreur, le clavier dis-je
extension mécanique de mes membres

Comme il est loin le moment où je caressais le clavier,
pour poser des mots de douceur et de timidité, et de tendresse aussi.
Sur cet écran blanc dont je m'éclaire le soir.
Comme il est loin ce moment.

Mais c'était hier.

8.9.20

Passerelles

(mars 2016)

 Tokushima 2/20

Les passerelles de liane de la vallée d’Iya sont une importante attraction touristique. Il en existe aujourd’hui trois. La première se trouve à quelques kilomètres de la station d’Oboke. Un grand parking à flanc de montagne capable d’accueillir de nombreux cars a été construit en amont. On y trouve un vaste bâtiment où des souvenirs et des produits locaux sont en vente. Les deux autres sont bien plus haut dans le vallon et moins fréquentées.

On trouve des références à des passerelles de liane dans les archives locales de l’époque d’Édo, indiquant qu’elles existaient alors depuis bien plus longtemps. Il en existait 23 à une époque. Leur origine est inconnue. Certains disent qu’elles ont toujours été suspendues, d’autres qu’avant d’être suspendues elles étaient probablement simplement des passages aménagés sur la rivière pour passer d’une berge à l’autre. Les archives ne permettent pas de conclure.  Après la construction de ponts modernes ces structures archaïques ont été bel et bien abandonnées.

Une fois arrivé sur le parking, je retourne à pied sur la route pour descendre à la hauteur d’un petit pont qui surplombe la Iyagawa et m’amène vers l’entrée de la passerelle, le « Kazura-bashi ». La Iyagawa est une rivière de montagne et on voit par la hauteur des plantes à quel niveau peut monter l’eau dans la gorge lors des grandes pluies du printemps ou des typhons d’été. La forme des roches en contrebas nous laisse imaginer la vigueur du flot et la violence des chocs quand la rivière est au plus haut. Debout sur le pont je vois à courte distance le spectacle des touristes qui franchissent la passerelle en se tenant au garde-corps. La gorge ici est suffisamment large et profonde pour que l’ouvrage apparaisse comme un frêle assemblage peu sûr. Quinze mètres séparent le tablier de la rivière et d’une extrémité à l’autre la structure est constituée de quarante-cinq mètres de bois, de lianes, et je le verrai plus tard, de câbles d’acier dissimulés qui en assurent la robustesse.

Une fois la gorge franchie dans un sens par la route, un chemin guide vers l’entrée du passage qui me ramènera au point de départ. Le guichet franchi, ce sont deux fantastiques arbres qui m’accueillent. Ils servent d’ancrage à la structure qui se dévoile devant moi. Leur présence confirme que cet édifice existait effectivement ici depuis bien longtemps avant d’être reconstruit il y a une quarantaine d’années.

Une rapide observation de l’ouvrage dévoile bien sûr les câbles en acier qui le renforcent. Le matériau naturel qu’est la liane nécessite des remplacements réguliers et la passerelle est ainsi totalement rénovée une fois tous les trois ans. Son tablier est fait de pièces de bois reliés entre elles par d’autres lianes qui dissimulent d’autres câbles en acier. L’espace entre les pièces permet de contempler la rivière, quinze mètres plus bas, et les oscillations de l’ensemble rajoutent au frisson.

Arrivé à l’autre extrémité, un panneau m'invite à continuer vers la gauche, en remontant le cours de la rivière. À quelques dizaines de mètres se trouve une chute d’eau, la Biwa-no-taki, dans un renfoncement du terrain creusé par l’écoulement. La chute tombe dans un réservoir naturel d’où l’eau s'écoule pour se perdre dans la Iyagawa. Le lieu tient son nom du biwa, ce luth japonais utilisé par les conteurs de l’époque dont on dit qu’ils se rassemblaient ici pour transmettre dans leurs histoires chantées le conte des clans Taira et Minamoto en lutte au 12e siècle pour le contrôle du Japon. Des traditions orales qui ont finalement donné le Heike Monogatari, merveilleux texte en prose du 14e siècle considéré aujourd’hui comme un des chefs-d’œuvre de la littérature médiévale japonaise.