1.6.22

Re: Ce que je pense de la Fête des Mères

Bonjour Emma !

Quelques points un peu random :

  • Les 4 têtes de la NUPES sont des mecs. Je suis fan de Mélenchon, mais quand même.
  • Mais les choses sont appelées à changer. Même la CGT envisage de mettre une femme à sa tête.
  • L'immense majorité des personnes qui se sont exprimées lors du lancement du parlement de la NUPES sont des femmes.
  • Ça m'a fait le même effet que quand j'ai regardé Atlanta avec mon fils (métis japonais français) et que j'ai remarqué qu'il n'y avait quasiment pas de blancs.
  • Le choc que j'ai ressenti vient de la réalisation visuelle que le monde d'avant était intégralement monopolisé par des hommes blancs qui en tant qu'hommes blancs n'ont pas eu grand chose à faire pour apparaître en première place. Mais c'est leur absence de ces scènes qui rend le mieux la violence de leur omniprésence.
  • Savoir que je fais partie de ce monde-là, le monde des hommes blancs, me fait souffrir plus que je ne l'aurais jamais imaginé. Et c'est 25 ans de Japon, où les « blancs » sont « jaunes » qui rend cette réalité encore plus visible puisque je ne peux être ici que spectateur.
  • Dans la 11e circonscription des Français-es de l'étranger, on a eu un parachutage énorme et pénible du PCF qui a complètement ignoré des années de travail « local » de la FI (local = Biélorussie — Nouvelle-Zélande). Bref, candidate femme ou pas ça ne m'a pas donné envie de m'investir plus
  • Et j'ai décidé de mettre mes « services » à dispo de la 10e circonscription qui elle s'étend de l'Afrique du Sud au Moyen-Orient en passant par l'Océan indien la Péninsule arabique et le Moyen-Orient, découpée soigneusement pour que la droite l'emporte (la gauche est majoritaire quand tu comptes l'Afrique dans son entièreté).
  • La candidate est géniale. Chantal Moussa. Thèse en chimie et postdoc en France, retour au Liban où elle est chercheuse et prof. L'équipe m'a mis en écriture rapprochée où j'aide à écrire des notes, des communiqués de presse, je fais un peu de mise en page, je touite, etc. Il y a vraiment beaucoup de mecs, pas de toxicité apparente, et beaucoup de fatigue qui n'a pas de genre, ou peut-être que si.
  • Maman aura 80 ans en novembre. Elle a été diagnostiquée avec Parkinson 6 mois après avoir pris sa retraite, il y a 15 ans. Elle vit séparée de papa depuis plus de 30 ans. Et seule depuis 2 ans. Le mois dernier elle s'est fracturé le col du fémur. Elle vient de sortir de l'hôpital.
  • J'aimerais être à côté d'elle. Lui dire que je l'aime et que même si on n'a peut-être plus beaucoup de temps à être ensemble, et la distance n'aide pas, toutes les femmes que je connais portent comme elle le même refus de baisser les bras, alors même si je suis loin, je pense à elle tous les jours, et j'essaye de ne pas baisser les bras moi non plus.

Merci.

1.5.22

有り難う 堀地さん

Je ne sais jamais trop comment transformer un « san » en français. M. Horichi ça ne va pas. C’est trop formel. C’était un rocker, un vrai, qui a accompagné tous les musiciens ici, et qui a tourné dans tout le Japon à l’époque où le rock tournait.

La photo que j’ai trouvée de lui sur le mur d’un rideau de fer abaissé l’autre jour à Marugame était belle. Ça devait être un concert de Mondo Diamond, il y a 10 ans. Il grattait sa guitare fièrement, ses cheveux longs et gris qui tombaient jusqu’au coude.

C’était sans doute l’époque où j’avais ma crête décolorée à ce qu’ils avaient de plus décolorant ici. Ça donnait un jaune un peu pisseux et dès les premiers jours le noir de ma chevelure recommençait à sortir de mon cuir, et ça faisait comme ils disent ici un « flan caramel », maladie que tous les blonds japonais connaissent. Moi en plus il fallait que je me rase régulièrement les deux côtés du crâne, en faisant attention de ne pas toucher au milieu.

Lui, il m’appelait Jan-san. Il ne savait pas que Jean n’était qu’un bout de mon prénom, ou peut-être qu’il le savait, mais il ajoutait quand même « san » quand on se croisait dans l’arcade, quand il allait acheter des fripes pour son magasin et que moi j’allais au bureau.

Mais Horichi ça ne va pas non plus parce que c’est son nom de famille, et finalement je n’ai jamais connu son prénom, jusqu’à aujourd’hui.

Samedi dernier, quand j’ai vu la photo sur le poster, je me dirigeais vers la gare pour rentrer chez moi, et le concert annoncé se déroulait le lendemain soir à Rizin, une salle de Takamatsu en sous-sol où je vais de temps en temps pour voir les Samurai Jets, très anciennement Bourbon Street, où en tout cas j'allais, avant la pandémie.

J’étais content parce que je pensais que M. Horichi s’y trouverait, avec son groupe qui justement était annoncé. En toute honnêteté je n’avais pas réfléchi au « arigato ». Ça m’aurait peut-être mis la puce à l’oreille. Mais j’étais content de le voir, et Julien venait de Tokyo pour un concert, alors je me suis dit qu’on pourrait passer à Rizin après son truc.

Bon, ça ne s’est pas passé comme ça. Julien voulait aller à Lux, une boîte que je ne connaissais pas, mais en fait si, je la connaissais parce que c’était le truc qui avait été lancé il y a 10 ans à côté du resto où je donnais des cours de français il y a 20 ans, et pas loin de mon ancien bureau. Mais je n’y étais jamais entré. Alors quand Julien m’a dit que le lieu était connu dans tout le Japon, en tout cas dans tout son Japon, j’ai tiqué et je l’ai suivi.

On était 4. Julien, Ian, l’anglais qui en fait était venu pour la musique (c’est l’auteur d’un bouquin sur la scène indies au Japon), sa femme Kaname qui a un air métis, mais qui ne l’est pas plus que moi, et moi. Et la dame de Lux nous servait des bières, et on a tenté une tequila parce que c’était les 40 ans de Julien et il était content de les passer ici, et moi ça m’a rappelé les étudiantes anglaises du programme Erasmus quand j’étais à Jussieu il y a 30 ans et qu’on se faisait des « lignes » bière-vodka-bière-vodka-bière-vodka jusqu’à n’en plus tenir. Mais je n’ai pris qu’une tequila et tout s’est bien passé. Pour moi.

Pendant que Ian nous mettait Lio et Week-end à Rome sur les platines virtuelles de son iPad, moi je papotais avec la dame. Et quand je lui ai dit que je voulais aller à Rizin pour retrouver M. Horichi, elle m’a regardé de derrière son masque, genre, « Ben, non. C’est pas possible. » Et moi je l’ai regardée de derrière mon masque, et j’ai incliné mon cou, comme savent le faire les gens qui vivent ici quand ils appréhendent un truc ou qu’ils ont un vide à la place d’une réponse, et elle me dit « il est mort en septembre. »

Mon cou est resté incliné parce que le point d’interrogation ne s’effaçait pas. Et puis elle m’a expliqué qu’il avait eu un accident de voiture. Il n’allait pas bien du tout à l’époque. Il était un quart paralysé, et il avait dû rater un angle mort, et il est mort. C’est aussi pour ça qu’on les appelle comme ça, les angles « morts ».

On a parlé un peu. Et moi je lui ai parlé de mon bonze. Et comme elle aussi elle habitait dans mon quartier, elle le connaissait, et comme elle ne savait pas qu’il était mort, elle aussi elle a incliné son cou, les yeux grands ouverts, éblouie par son point d’interrogation à elle.

On s’est échangé nos morts comme ça. On se regardait, et on parlait un peu, et on se remémorait nos histoires, avec Ian qui nous passait The Cure derrière, et on ne bougeait pas plus que ça. D’un autre côté, nos morts aussi ils ne bougeaient plus. Alors c’était la moindre des choses.


Aujourd’hui, je suis allé à Fuzz, le magasin où la 2 CV Charleston qui y est à l’ancre et pour laquelle je lui avais promis de trouver des pièces détachées fait office d’enseigne. J’ai présenté mes condoléances à la dame. Elle m’a dit que la photo datait de l’époque où j’avais organisé le concert de FLiP. Elle avait l’air triste, les yeux cernés. Elle a sorti une copie du poster taille 45 tours, et une autre grandeur nature. Je lui ai dit que j’en mettrais une au bureau, et une à la maison. Je lui ai demandé où il était enterré et elle m’a répondu que dans la brocante où il officiait, de l’autre côté de la rue, il y avait un autel improvisé où on pouvait faire brûler de l’encens.

On est sorti tous les deux de Fuzz, qu’elle a laissé à sa collègue, on a traversé la rue. Elle a ouvert la porte. La lumière était allumée sur le comptoir, où à côté du vieil iMac bruni par la fumée de cigarette, il y avait une autre belle photo noir et blanc, dans un cadre en bois neuf, avec devant un bol déjà plein des cendres de bâtons d’encens brûlés et un paquet des cigarettes qu’il aimait. Posées contre le comptoir, il y avait ses quatre guitares, des amplis aussi.

J’ai pris deux bâtons, je les ai allumés avec le briquet rose transparent posé à côté, je les ai plantés dans la cendre, j’ai joint les mains et j’ai fermé les yeux. Quand je les ai réouverts, j’ai remarqué le bouquet de fleurs des champs à côté de la photo. On est sortis et je lui ai dit que je ramènerai des fleurs la prochaine fois. On s’est souri et on s’est séparés.

8.3.22

Un petit poisson, un petit oiseau

(personnes sensibles, s'abstenir)

Les cadavres remontent toujours à la surface de l’eau, pourris et bouffis de gaz. On a du mal à les reconnaître. On ne les reconnaît pas. Mais ils puent. Et l’odeur suffit pour causer de violentes et douloureuses contractions de l’abdomen. L’odeur est là, dans la tête, imaginée ou non. Elle reste. Elle colle. Elle revient quand on ne s’y attend pas. Elle est une image, un truc oublié, qui transparaît et resurgit par un reflet, par un mot. Les contractions sont là, elles poussent vers la bouche des choses mal digérées, ou de l’acide, qui vont nous brûler de l’intérieur et qui vont tout brûler dehors aussi.

J’ai eu confirmation il y a quelques jours (doutes que j’avais depuis vingt ans au moins), par quelqu’un en qui j’ai une confiance absolue, que j’avais été dans ma petite enfance le temoin et l’objet, de violences sexuelles. Je ne sais pas quels sont les mots qu’il convient d’utiliser pour écrire sur ça. Je ne sais pas, parce que justement les mots que j’ai ne peuvent que décrire les reflets. Je n’ai plus les souvenirs. Je n’ai plus les faits. Mais je sais que quand je m’approche trop près des mots qui décrivent ces monstruosités, mon corps se révolte et veut tout faire sortir de lui-même. Sauf que tout ce qui a pu entrer en moi, soit je ne l’ai plu, soit ça me constitue aujourd’hui. Et ce n’est pas en vomissant à longueur de journée qu’on apprend à vivre avec ces petites morts.

Je ne sais qu’une chose. Ça s’est arrêté au plus tard quand j’ai eu 8 ans et demi. Donc en 1977. Je ne sais pas comment ni quand ça a commencé. À partir de ce moment, je n’ai plus vu la personne, en tout cas pas avant sa mort, d’un cancer, quand j’ai eu 16 ans. C’est mieux qu’il soit mort, parce que je ne peux pas imaginer les confrontations et les dénis, les dissimulations et les attaques qui n’auraient pas manqué s’il était encore ici.

Suite aux affaires de pédocriminalité qui sont apparues récemment, j’ai eu l’occasion de (re ?)voir cette soirée d'Apostrophes où seule une femme défendait les enfants et où la quasi-totalité des hommes présents faisaient l’éloge de ces relations où l’enfant apprenait à s’épanouir grâce à l’adulte et je ne sais quelles autres conneries. C’était en 90. Quelques années après mon lycée. En 1990, le discours acceptable et accepté à l’époque c’était que les enfants étaient en position de consentir et d’apprécier un acte sexuel avec un adulte qui n’était pas foutu de trouver un partenaire de sa propre génération pour se vider les couilles. Je crois me souvenir d’un prof d’allemand qui m’a un jour invité chez lui, dans le Marais. C’était malsain. Je suis parti rapidement, je ne suis plus jamais revenu.

Le rapport du CIASE confirme que même dans le milieu a priori le plus fermé qui soit à ce genre de violences gratuites, l’Église catholique, les violences sexuelles vis-à-vis des enfants étaient monnaie courante. Je pense à mon père, placé en orphelinat à 9 ans, en 1945, et qui n’a jamais voulu nous parler de la raison de ses crises d’angoisse et de larmes. Les prêtres amis ou les camarades de l’époque qui venaient à la maison parlaient à mots couverts. On entendait sans comprendre.

Ces mots que je pose ici, je les pose, mais je sais que ça ne sert à rien. Il va me falloir maintenant apprendre à vomir en douceur.

4.3.22

Le mur

 Ou, « Il n’y a pas de métro à Takamatsu. »

L’écriture et la pensée épicènes mettront du temps à devenir la manière naturelle de voir le monde et de le décrire. Il faudra d’abord que mon très cher ami Yves trépasse. Ce que je ne lui souhaite pas, et à nous non plus d’ailleurs. Yves, c’est quelqu’un de bien.

Je traversais il y a quelques minutes la place piétonne devant la gare de Takamatsu, en direction d’un café, n’importe lequel. Il s’agit juste de me forcer au quotidien à prendre une douche, à m’habiller et à sortir, puis à rentrer.

Sortir, ça fait du bien. Et ça en fait encore plus quand on ne sort pas pressé par le temps qu’on a passé à penser au temps qui nous restait. Aujourd’hui, après la place, dans la petite rue qui borde le Toy Coffee où je m’approvisionne désormais en grains, éthiopiens en ce moment, donc derrière le commissariat central de Takamatsu Nord, je croise un regard.

La pandémie aura révélé à l’humanité masquée que tout est vraiment dans le regard.

Je croise un regard. Le regard de madame Matsumoto, une des secrétaires à temps partiel à moitié bénévoles de la fédération de kendo de Kagawa, et aussi la femme de monsieur Matsumoto, responsable de la formation de kendo de la police départementale, 8e dan, ancien membre de l’équipe nationale (et à ce titre présent aux championnats du monde à Paris en 1994), et deux fois finaliste des championnats 8e dan du japon (et à chaque fois en face d’un ancien camarade de l’équipe nationale). Et une fois les regards croisés, les dos s’inclinent et le papotage commence sur le trottoir. J’aime bien papoter, et je parlerais plus de monsieur Matsumoto un autre jour, et ailleurs (mais je peux dire dès aujourd’hui qu’il est le fils des gens qui tenaient un bain public à Sakaide, juste à côté de chez ma dentiste).

J’ai raté une scène. Je sors le magnétoscope virtuel, et j’appuie sur la touche « retour rapide ». Mes pas s’accélèrent en arrière, je vois madame Matsumo s’éloigner de moi maladroitement, clopin-clopant avec son sac à provisions qui se balance eurythmiquement. Je traverse le carrefour du commissariat dangereusement à reculons avec l’espoir que le conducteur du camion benne qui tournait derrière moi pour rentrer sur le chantier des nouveaux appartements de standing à côté de l’école de pâtisserie se souvienne de ma plus orthodoxe et précédente traversée, il y a quelques minutes, et m’évite sans plus consulter son rétroviseur qu’il ne l’a fait tout à l’heure. Je touche terre côté gare, avec cette rapidité embarrassée qui aimerait quand même bien regarder derrière elle par crainte qu’on l’ait posée dans un Buster Keaton à l’encontre de son plein gré, je me retrouve rapidement sur la place piétonne, toujours maladroitement à reculons, et là, je le revois. Il arrive en reculant de ma gauche, passe devant moi alors que je recule vers le nord de la place, juste avant, ou après, le passage piéton qui amène entre ces deux immeubles massifs et moches et modernes aussi, autant qu’un truc massif et moche qui a été conçu dans les années 90 puisse être moderne.

Stop.

J’écris ces mots dans ma librairie favorite. Elle sert des boissons aussi, et on peut socialiser avec le monsieur et la dame comme on ne peut pas le faire dans la grosse librairie du centre, même si j'essaye toujours, tant bien que mal.

Ce qui distingue ce marcheur c’est sa perche. Vous savez, les perches sur lesquelles on attache un téléphone portable avec saisie vidéo inversée pour que le film montre le visage de la personne en train de ne faire je ne sais quel commentaire immortalisé sur Insta et ainsi instantanément oublié.

Il avance, en diagonale, il se dirige vers le guichet d’achat des billets de cars, ou je ne sais où.

Je me rappelle un jour, à Paris. J’étais entré dans le métro par erreur, dans une entrée qui ne faisait que sortie. Et moi, banlieusard futé qui en avait vu d’autres, je me suis dit que cette erreur méritait bien une petite expérience. Les barrières automatiques étaient ouvertes, pour faciliter la sortie, et j’envisageais donc de tester la sensibilité du tapis en plastique sous lequel se cachaient les senseurs qui devaient causer la fermeture de la porte quand un petit malin tentait de passer par-derrière…

Le premier dixième de seconde se passe plutôt bien. J’avais pris un petit élan, juste assez pour atterrir de l’autre côté de la barrière, à distance raisonnable. Juste assez pour que mon sac ne se prenne pas dans le mouvement de fermeture qui ne manquera pas de se produire.

Je continue ma trajectoire. Le second dixième de seconde me trouve en plein vol, loin des soucis de la gravité. Je suis léger. Je suis plein d’espoirs. La journée commence bien. À cet instant-là, j’ai sûrement une copine, et on va sûrement passer la Saint Valentin ensemble.

L’élan me porte encore un peu plus haut dans ma lutte contre la gravité. Contre la gravitas devrais-je même dire. Je sais que le monde est à moi. Que je peux continuer ma course jusqu’à la fin des temps ! Je suis éternel, un dixième de seconde de plus. Je vois l’autre côté, l’entrée qui m’était interdite. L’entrée qu’Orphée aurait dû prendre, pour ressortir presto avec son Eurydice et on en parlait plus.

Et puis un brouillard se lève. Tout va trop vite. Mon champ de vision se rétrécit brusquement. Des deux côtés de la machine surgissent des parois transparentes, mais lourdes, épaisses, et dures aussi. Le système nerveux perçoit tout ça, mais n’a pas le temps de le signaler aux membres qui s’extasient de leur liberté nouvellement acquise. Le bruit est sourd. Je m’écrase brutalement dans ma verticalité sur la barrière de plexiglas. La gravité me rappelle immédiatement. Le tapis de plastique ne fait rien pour amortir le choc. Je suis molesté deux fois. Mes bras s’agitent enfin, trop tard, et s’écrasent sur les parois métalliques du dispositif.

Deux instants après je suis sonné, debout, et je ressors en tremblant sans avoir été vu, en concluait que les senseurs étaient probablement dissimulés par les petits carrés de verre sombre transparents qui se trouvent à hauteur de hanche. Je confirmerais cette découverte quelque temps après, en passant ma main devant l’un d’entre eux, et je me souviens alors que je n’avais pas de copine cette année-là…

Je ne sais pas pourquoi j’ai repensé à cet épisode en voyant la perche, et le voyageur qui regardait son écran plutôt que là où il posait les pieds. Et j’ai eu une pensée très méchante, et je m'en excuse. Mais par un étrange mécanisme linguistique, sans savoir si le voyageur était une voyageuse, des mots très peu épicènes se sont dessinés sur mes lèvres, des mots qu’une oreille japonaise ne saurait jamais déchiffrer, mais qu’une sous-titreuse habile aurait su transposer en japonais-chinpira.

« Prends-toi un mur, connard. »

8.12.21

Tristesse infinie ce matin

J’ai appris qu’un moine ermite qui était devant la gare depuis un an, peut-être depuis le début de l’épidémie, et à qui je parlais un peu tous les jours est décédé dans la semaine. De maladie ou de froid, je ne sais pas.

Ça faisait quelques jours que je ne le voyais plus, et la dernière fois, il n’avait pas l’air d’aller bien, mais moi j’étais en retard et je ne me suis pas arrêté sur mon vélo. Je l’ai regardé de loin en me maudissant de m’être levé trop tard.

Ce jour là il était assis, comme à son habitude, sur le parvis froid de la gare de Takamatsu. Il avait une serviette nouée sur la tête. Il était penché en avant comme s’il somnolait. Sa coupelle devant lui.

Aujourd’hui en allant au bureau, j’ai traversé l’esplanade en espérant l’y retrouver, mais en me disant que peut-être la police lui avait demandé d’aller ailleurs. Quelques jours auparavant je l’avais vu à la sortie d’un restaurant du quartier, il s’était apparemment fait expulser. Il s’excusait alors auprès du garçon qui lui faisait remarquer poliment que son comportement (il avait claqué la porte d’entrée ?) n’avait pas été correct. J’avais regardé l’échange de loin au cas où quelque chose se passe et que je ressente l’obligation d’intervenir, d’une manière ou d’une autre, et après quelques minutes je m’étais éloigné en souriant, en me disant que ça n’était pas bien grave.

Ce matin, il n’était toujours pas là. À midi, alors que je rentrais plus tôt du bureau, je décidais de passer au poste de police de la gare. Le monsieur de garde connaissait bien l’homme. Quand je lui ai demandé s’il savait où il était, il m’annonça sans plus de précautions que son corps avait été retrouvé la semaine dernière, à côté du parc de Tamamo, les causes du décès encore inconnues, peut-être la maladie…

J’ai ressenti une douleur sourde dans la poitrine. Un étouffement. Puis j’ai suffoqué, et je n’ai pas pu retenir mes larmes. Je suis resté dans le poste, debout, devant ce policier interloqué, et j’ai pleuré sans penser au temps, sans savoir non plus où aller. J’ai parlé un peu sans que les mots se détachent des sanglots. Puis je me suis excusé et j’ai repris le chemin de la maison, en poussant mon vélo sans force et en me cachant sans le pouvoir derrière mon masque.

Je m’étais dit souvent que je devrais l’inviter à la maison pour qu’il puisse au moins se laver et faire sa lessive (il était noir de crasse), et depuis le début de l’hiver, chaque matin quand je lui parlais je lui disais qu’il fallait faire attention à ne pas prendre froid. Il avait toujours un sourire incroyable et il me faisait ses bénédictions bizarres en me retenant avec un « attendez, je vous fais un oharai » quand je mettais 500 yens dans sa coupelle.

Pendant ces mois où il était là, avec une serviette sur la tête par temps de pluie, ou la tête nue sous le soleil dur de l’été, j’étais heureux de le retrouver. Les jours où je n’avais pas assez d’argent dans mon porte-monnaie (ou pas assez d’argent du tout) je me disais que même 50 yens, je pouvais le faire. Que ce qui comptait c’était de descendre du vélo, même mouillé, de lui dire bonjour, de l’entendre faire sa magie, qu’on se regarde, et qu’on se dise un peu à demain, peut-être. Moi, ça me faisait du bien. Ces deux ans ont été durs. Il était un repère, un point fixe, une ancre, un moment où l'anonymat n'est plus de mise, où on se découvre un peu à l'autre, où l'on devine l'un l'autre une histoire sans trop en dire.

Il avait choisi ce lieu parce qu’il était proche de la mer, qu’il était ouvert au ciel, et que le vent y était fort. Un jour où on avait parlé plus longtemps, il m’avait expliqué qu’il utilisait ces forces pour transmettre un peu d’énergie aux gens qui le matin allaient au travail. Quand je lui donnais un peu plus qu’à l’habitude, il me donnait une amulette, un jour un dessin étrange dans une petite pochette en plastique, un autre jour un livre de soutras où je pense avoir aujourd’hui trouvé son nom. En tout cas, je veux bien croire que c’est le sien, écrit en caractères maladroits, un peu comme sa langue qui hésitait toujours un peu avec les mots.

Il dormait dans les jardins publics, pas loin de la gare. Je l’y croisais souvent. Je ne voulais pas le déranger dans ces moments privés. Mais je le saluais de loin.

J’ai appelé le commissariat central aujourd’hui. On dirait que le cas n’est pas clos, qu’ils n’ont pas encore retrouvé sa famille, et de toute manière ils ne peuvent rien me dire. Le policier a eu la gentillesse de me dire qu’il me fallait faire le deuil, tout seul.

Je pense à Saint Exupéry et à son Petit Prince. Mais moi, je ne suis mécano de rien, et le désert en béton de la gare, il sera toujours ici, chaque matin, pour me rappeler que peut-être, si j’avais tendu la main, un peu plus près de lui, si j’avais vu que ses pieds étaient abîmés parce qu’il était arrivé au bout de sa route, et bien peut-être qu’il serait encore ici aujourd’hui, à parler encore aux éléments, à bénir encore d’autres gens, à insister pour que je prenne une amulette qu’il savait pourtant m’avoir déjà donnée.