9.7.20

Un autre temps

J'avais fait une expérience similaire pendant mes premiers jours sur Ogijima. Seul, sans connexion avec l'extérieur, sur une île où les 120 habitants ne sortent pas après l'arrivée du dernier ferry parce qu'il n'y a rien à faire, et parce que finalement le dernier ferry arrive toujours, sauf autour du solstice d'été, après le coucher du soleil.

En octobre il fait encore bon. Les nuits de novembre sont froides. En décembre le vent souffle, et entre dans la maison par tous les interstices qu'il trouve. Et l'immobilité fait pénétrer le froid au plus profond du corps.

J'évitais les promenades le soir, à cause des sangliers, et de l'absence presque totale d'éclairage public. Certain jour je faisais quelques suburis dans la cour pour me réchauffer.

Une fois descendu du ferry donc, je montais à la maison. Je me retrouvais ainsi dans la cuisine, à me faire un plat simple, à lire quelques pages. Et une fois la routine accomplie il ne me restait qu'à me coucher, vers 9 h, avec le sentiment que la soirée était quand même bien avancée, sous deux futons, avec mon survêtement, et un bonnet.

Et le matin, tôt, je me réveillais sans réveil, je profitais des dernières étoiles avant le lever du soleil pour descendre au champ, avec la cisaille je coupais les herbes folles, sans trop me soucier de l'obscurité puisqu'il n'y avait que des herbes folles.

Puis je remontais, je mangeais des restes de la veille, un bol de riz complet et un bol de soupe de miso avec un légume, je prenais une douche, me lavais les dents, me changeais et descendais vers le port en croisant M. Yamaguchi parfois, et on échangeait quelques mots le sourire aux lèvres.

Dans le ferry, je parlais avec Hinata, la seule lycéenne de l'île, de ses cours de la journée, de son contrôle d'histoire sur les années 80 en Europe, que je lui expliquais comme si j'en avais été, parce que j'en avais été, finalement même si tout ça était bien loin maintenant.

On arrivait à 7 h 40 à Takamatsu. On partait chacun dans sa direction. Moi je marchais 20 minutes vers mon café préféré où je restais une heure devant un café viennois et une tartine de pain beurré, avant de partir pour le bureau, à 10 minutes, pour commencer ma journée.

Puis, j'ai acheté un téléphone portable, pour le travail, parce que sans internet je ne pouvais pas répondre à mes mails comme il le fallait, et parce que j'allais avoir un client de France pour lequel je devais passer des appels. Alors je restais plus tard le soir, devant l'ordinateur, et j'avais froid, et le froid m'immobilisait, alors je restais encore plus tard, à tenter de me réchauffer avec un bol d'eau chaude, et je ne pouvais plus me lever le matin sans réveil, et je sautais mon petit déjeuner et je courrais pour avoir le ferry…

Ça fait une semaine que j'ai laissé l'ordinateur au bureau. À la maison j'utilise donc ce téléphone, comme terminal pour mes courriels et autres messages, mais surtout comme « papier » pour écrire, avec un clavier externe. Parce que j'ai repris mon temps maintenant. Je lis des livres et je me promène, et mon travail je le laisse au bureau.

Les règles ne sont pas encore fixées. Je ne sais pas encore y travailler. Mais tout ce que je prétendais faire ici et que je ne faisais qu'à moitié, je dois les faire là-bas, et en entier, dans un temps limité, parce que les chaises y sont dures, parce qu'il n'y a personne avec qui bavarder, parce que moins je passerai de temps sur le travail, plus j'en aurai pour respirer, pour parler aux amis, et pour sourire aux enfants.

2.7.20

Roque

L'inscription en L1 de math a été acceptée. Plus que 3 mois avant de reprendre les cours. Je ne sais même pas comment ça va se passer. Des cours en ligne ? Des devoirs à rendre ? Des séances en direct ? Aucune idée. Mais c'est parti.

Je vais devoir arranger mon emploi du temps. Préparer des créneaux dans ma semaine, inamovibles, pour étudier, réfléchir. Et avant ça, 3 mois pour me remettre à niveau. J'ai finalement décidé d'ignorer le niveau 3e. J'ai commencé le niveau 2de hier soir. Je ne sais pas trop quoi en penser. Il y a des choses faciles et d'autres qui ne me disent rien en plein milieu des choses faciles.

Comme si j'avais raté un virage sur une route toute droite, sans obstacle, et qu'il y avait un platane, juste en face de moi… Sauf que ce platane, je le prends à vitesse réduite. J'ai le temps de l'observer. En fait j'ai même le temps de m'arrêter, d'en faire le tour et de me poser quantité de questions inutiles sur la raison de sa présence ici.

Le platane est là, et au contraire de Camus, j'ai tout loisir de l'éviter, de l'ignorer et de reprendre mon virage, de tourner la page et d'aller voir ailleurs. Mais je choisis de rester là jusqu'à en avoir compris l'existence.

Bref, je n'avance pas vite, et je ne suis pas certain que ce désir existentiel de compréhension des petites choses (demande-t-on à un élève de 3e de prouver que le volume d'une pyramide c'est un tiers du volume du cylindre qui la contient, ou quelque chose comme ça ?) serve de moteur à autre chose qu'à mon contre-désir d'échouer. Après tout, j'ai échoué il y a 30 ans, et pendant 30 ans, pourquoi ne continuerais-je pas à échouer ?

30.6.20

Transition

J'ai un ami qui ne travaille que sur son iPad. Jusqu'à présent, je ne travaillais que sur mon ordinateur portable. J'ai eu un téléphone, pas smart, pendant des années, ici, puis j'ai arrêté. Et j'ai repris en octobre dernier, après mon départ inattendu du domicile familial pour partir en semi-ermite sur une petite île de la mer intérieure.

Le travail m'a imposé cette connexion, car il n'était pas facile de vérifier ses mails sur l'île et la seule cabine publique existante ne fonctionnait pas.

Alors j'ai choisi la solution de facilité, ou de lucidité. J'ai pris un dernier modèle, tout rouge, avec une jolie caméra, et entre le ferry de retour de Takamatsu et le lendemain matin je n'étais connecté au monde extérieur que par cette petite boîte.

Je me suis remis à prendre des photos aussi. Olympus est mort, mais les fabricants de smartphones sont là pour la relève.

Ce téléphone, je l'ai laissé à mon fils. J'en ai acheté un d'occasion tout juste un peu moins récent pour ma femme et j'ai repris le sien, avec un écran qui commence à perdre des pixels.

Et puis la transition a eu lieu, jusqu'à sa fin logique. Hier soir, je suis allé au bureau et j'y ai laissé mon ordinateur portable, en me promettant à moitié qu'il ne reviendrait plus à la maison. Hier soir je me suis couché tôt. Pas de Facebook sans fin, pas de twitter sans but, pas de mail à vérifier sans y croire, pas de site web à lire pour prétendre que je fais quelque chose.

Et aujourd'hui, la machine au bureau, le portable avec moi et un clavier Bluetooth à la maison pour écrire avec plus de confort, et des pages à remplir.

Je vais peut-être voir un épisode d'une série américaine avec ma femme, mais après le bain, et après avoir pris le temps de faire la cuisine, la vaisselle, le rangement, après avoir pris le temps de parler aux enfants, de me poser un peu, de lire quelques pages en papier.

Ce n'est pas une machine à écrire avec ruban à encre, mais c'est ce qui s'en rapproche le plus. Blanc sur noir à cette heure, noir sur blanc demain matin. Le cliquetis des touches est léger. Je me laisse porter par la friction qui limite les déplacements dans cette interface. Pas de raccourci clavier pour passer d'une application à une autre, pas donc, ou plus donc, le désir d'aller voir ailleurs.

Le plaisir de se concentrer, sur la table de la cuisine, sur la nappe en coton blanc, devant la bouteille de mugi-cha, et à côté des biscuits au chocolat que Yuto a faits dimanche quand son amie est venue.

Je n'avais plus été dans cet espace-temps de tranquillité et d'apaisement depuis de trop longues années. Profitons-en.

27.6.20

Les mésaventures de Monsieur M.

J'aime bien Monsieur M. C'est un petit entrepreneur. Il est brocheur. L'autre jour il y avait une réunion de l'association des petits et moyens entrepreneurs locale qui rassemblait des membres à son atelier. Pour parler d'un des produits qu'il voulait lancer au sortir de cette crise qui l'a vu perdre la moitié de son chiffre d'affaires.

Sur 15 personnes, 12 n'avaient que des commentaires négatifs à faire. 3 étaient intéressés.

On a parlé du produit au bureau cet après-midi, autour d'un mugi-cha tiède.

Il s'agit d'un livre géant en carton blanc qui s'ouvre sur un plan de taille A0 et qui est destiné aux enfants, en particulier.

Les commentaires négatifs étaient surprenants. Et le pompon est allé au "trop cher" suivi d'un "ça sert à quoi" d'un comptable. Ce même monsieur avait déjà sorti une connerie stellaire lors d'une réunion du même type chez un autre entrepreneur. Mon expérience des comptables ici n'est pas positive, mais c'est la première fois que j'en rencontre un qui est con. Cependant, vu le nombre d'employés qu'il a, on a la preuve s'il en fallait, que la connerie n'empêche pas la réussite financière.

Monsieur M. vit dans des contraintes que j'ai du mal à imaginer. Il a une demi-douzaine d'employés, des machines qui coûtent la peau des fesses, et tout ça à payer tous les mois alors que l'argent à de plus en plus de mal à rentrer.

Il est brocheur, donc il fait beaucoup de livres. Plein de trucs pas intéressants aussi, mais au moins il a la passion des livres.

On a beaucoup parlé aujourd'hui. Une vraie session de développement produit où l'on a évoqué l'utilisateur final (l'enfant) qui n'est pas l'acheteur (le parent, ou autre), des formes et tailles adéquates, des "accessoires", de la manière de le présenter, à qui, pour quoi.

Bref, ce brainstorming qui aurait dû avoir lieu dans son bureau l'autre jour a permis d'identifier quantité de problèmes, et autant de solutions, mais également des règles possibles pour ce genre de réunions. Les commentaires négatifs qui n'aboutissent pas à une amélioration du projet ne devraient pas être autorisés, et baisser les prix parce que "c'est trop cher" n'est pas une amélioration du projet...

8.7.19

La saison des grenouilles écrasées

[le 9 juillet 2018]

J’avais conservé ce titre pour le chef-d’œuvre de ma vie. Il y a peu de chances pour qu’il voie le jour alors autant le sacrifier et l’accoler à ces quelques paragraphes. À moi d’essayer d’être à la hauteur.

Ça débute en juin. La date change chaque année. C’est peu après la mise à l’eau des rizières. Un soir, alors qu’il fait nuit noire, le concert commence, avec une voix, puis deux, trois, et d’un coup c’est la rizière entière qui tremble sous le coassement des grenouilles. Notre chambre donne directement sur cet espace où se reflète la lune, ou la lumière des fenêtres des maisons adjacentes. Il faut quand même quelques jours pour s’habituer et arriver à enfin ignorer les batraciens pour pouvoir dormir.

Mais comment leur en vouloir ? Ce sont pour la plupart de petites grenouilles vertes qu’on retrouve le lendemain sur les feuilles des plantes du jardin ou parfois sur une vitre. Pas timides, elles partent vite explorer l’au-delà et finissent par s’égarer sur l’asphalte. Une après l’autre elles vont alors mourir cuites sur cette surface noire et puante ou écrasées par les automobilistes qui ne pourraient pas les éviter même s’ils les voyaient.

Mais le concert continue et ce n’est ni l’asphalte brûlant ni les conducteurs insensibles à l’esprit d’aventure des quadrupèdes sauteurs qui lui mettront fin, mais bien la saison, et la moisson. À l’automne, alors que les sons qui envahissent notre espace sonore sont le vacarme des cloches et des tambours des danses du Shishi qui célèbrent la récolte juste avant que l’air se rafraîchisse, les grenouilles ont disparu. Elles ont replongé sous terre pour attendre l’été suivant.


De juillet à octobre, donc. La saison des pluies, des typhons, de la chaleur humide et lourde de l’été, de l’air conditionné qui glace l’air des bâtiments et des transports en commun, des sirops fruités qui dégoulinent sur les copeaux de glace, des pastèques que des enfants aveuglés par des bandeaux tentent en riant de briser à coups de bâtons donnés un peu au hasard sur la plage, des publicités pour une bière plus fraîche que l’autre qui tournent en boucle à la télé, des cigales qui ne vivront qu’une semaine, le temps de pondre ou de se faire attraper pour finir leur vie dans une boîte en plastique, à côté d’un coléoptère à corne condamné lui aussi dans ce zoo morbide fait de sciure de bois avec pour seule nourriture une gelée supposément à son goût, des moustiques qui feront leurs ravages jusqu’aux premiers froids et de l’encens vert dont l’épaisse fumée sert à les repousser. Mais surtout des grenouilles, qui finiront comme une croûte brune sur le chemin qui mène à la maison.