J'ai trouvé un livre intéressant en japonais qui s'intitule « Langue des femmes et langue japonaise » (女ことばと日本語) dans ma librairie préférée, cachée derrière le poste de police dans la voie couverte, en face du cinéma Soleil. Le livre aborde la question de la formation de l'identité féminine à travers le langage et les choix qui sont offerts à la femme ou qui ne lui sont pas offerts.
Je parlais justement de ceci avec des élèves, il y a deux ou trois semaines, au sujet de la traduction du « je » de Meursault dans l'Étranger. On avait discuté de l'utilisation du pronom « boku » alors qu'en français, que ce soit un homme ou une femme, les deux utilisent « je » sans qu'il n'y ait aucune confusion possible.
Le choix du traducteur, un homme qui a vraisemblablement travaillé sur le texte vers la fin des années 40 (l'Étranger est publié au Japon en 1951) et qui a donc vécu la transformation du japonais à la fin de la guerre, semble refléter un choix ou le pronom « boku » était entre autres choses la marque d'une opposition entre des choix inaccessibles aux femmes et des choix accessibles aux hommes.
Pour un jeune lecteur contemporain, le pronom « boku » rappelle la pratique qui existe dans les jardins d'enfant et les écoles primaires ou les enfants sont habitués dès leur plus jeune âge à dire « boku » pour les garçons et « watashi » pour les filles qui alors, sans le savoir, sont condamnées à parler poliment, parce que c'est comme ça que les femmes doivent parler.
Une fois arrivés au lycée ou dans d'autres circonstances les hommes également auront la possibilité d'utiliser « watashi », alors que les femmes n'auront jamais la possibilité formelle d'utiliser « boku », ce qu'un jeune banquier que j'ai retrouvé ce matin dans mon café favori m'a confirmé : au bureau il a le choix entre au moins trois pronoms en fonction des circonstances alors que ses collègues féminines, elles, ne l'ont pas.
Et puis il y a un troisième aspect, qui est certainement prévalent pour des personnes d'une certaine génération, qui est que le pronom « boku », issu du kanji 僕 a été apparemment créé à l'époque de Meiji par des étudiants pour se dénommer eux-mêmes, et c'est pour ça qu'on trouve, en tout cas que j'ai trouvé à ma grande surprise, des gens d'un niveau intellectuel élevé et d'un certain âge utiliser ce pronom pour leur « je ».
Cette multiplicité des références (qui partagent cependant l'exclusion de la femme) fait que le lecteur japonais a une image de Meursault qui est somme toute très différente de celle qu'en aura le lecteur français.
Le « je » français n'a pas le moyen de faire une distinction entre un Meursault dont le discours est remarquablement neutre et rationnel (surtout dans la seconde partie) et un Raymond plus assertif par exemple, alors même que dans les scènes de la seconde partie on pourrait envisager un changement de registre et un passage à un « watashi » plus formel devant le juge où même le prêtre, mais une lectrice japonaise identifiera très clairement l'opposition entre un « boku » exclusivement masculin et un « watashi » poli qu'elle aura appris à utiliser dès son plus jeûne âge.