16.7.20

Je, tu, elle

J'ai trouvé un livre intéressant en japonais qui s'intitule « Langue des femmes et langue japonaise » (女ことばと日本語) dans ma librairie préférée, cachée derrière le poste de police dans la voie couverte, en face du cinéma Soleil. Le livre aborde la question de la formation de l'identité féminine à travers le langage et les choix qui sont offerts à la femme ou qui ne lui sont pas offerts.


Je parlais justement de ceci avec des élèves, il y a deux ou trois semaines, au sujet de la traduction du « je » de Meursault dans l'Étranger. On avait discuté de l'utilisation du pronom « boku » alors qu'en français, que ce soit un homme ou une femme, les deux utilisent « je » sans qu'il n'y ait aucune confusion possible.


Le choix du traducteur, un homme qui a vraisemblablement travaillé sur le texte vers la fin des années 40 (l'Étranger est publié au Japon en 1951) et qui a donc vécu la transformation du japonais à la fin de la guerre, semble refléter un choix ou le pronom « boku » était entre autres choses la marque d'une opposition entre des choix inaccessibles aux femmes et des choix accessibles aux hommes.


Pour un jeune lecteur contemporain, le pronom « boku » rappelle la pratique qui existe dans les jardins d'enfant et les écoles primaires ou les enfants sont habitués dès leur plus jeune âge à dire « boku » pour les garçons et « watashi » pour les filles qui alors, sans le savoir, sont condamnées à parler poliment, parce que c'est comme ça que les femmes doivent parler. 


Une fois arrivés au lycée ou dans d'autres circonstances les hommes également auront la possibilité d'utiliser « watashi », alors que les femmes n'auront jamais la possibilité formelle d'utiliser « boku », ce qu'un jeune banquier que j'ai retrouvé ce matin dans mon café favori m'a confirmé : au bureau il a le choix entre au moins trois pronoms en fonction des circonstances alors que ses collègues féminines, elles, ne l'ont pas.


Et puis il y a un troisième aspect, qui est certainement prévalent pour des personnes d'une certaine génération, qui est que le pronom « boku », issu du kanji 僕 a été apparemment créé à l'époque de Meiji par des étudiants pour se dénommer eux-mêmes, et c'est pour ça qu'on trouve, en tout cas que j'ai trouvé à ma grande surprise, des gens d'un niveau intellectuel élevé et d'un certain âge utiliser ce pronom pour leur « je ».


Cette multiplicité des références (qui partagent cependant l'exclusion de la femme) fait que le lecteur japonais a une image de Meursault qui est somme toute très différente de celle qu'en aura le lecteur français.


Le « je » français n'a pas le moyen de faire une distinction entre un Meursault dont le discours est remarquablement neutre et rationnel (surtout dans la seconde partie) et un Raymond plus assertif par exemple, alors même que dans les scènes de la seconde partie on pourrait envisager un changement de registre et un passage à un « watashi » plus formel devant le juge où même le prêtre, mais une lectrice japonaise identifiera très clairement l'opposition entre un « boku » exclusivement masculin et un « watashi » poli qu'elle aura appris à utiliser dès son plus jeûne âge.

12.7.20

L'Espagnol

(avril 2016)


Le premier ministre aboie mais l'Histoire l'ignore

Elle le laisse à ses frasques

Manipulateur minoritaire, opportuniste pseudo-socialiste

Allègrement, sans répit, avec l'énarque

Il crache au visage des gens, il méprise

Il viole la République qui ne l'a jamais cru

Il se croit éternel, mais finira

Comme tous les menteurs, tous les usurpateurs

Tous les cyniques, tous les voleurs de rêves

Au caniveau du monde


Le vent morbide qu'il sème ammêne les nuages sombres

Pleins des horreurs qu'on croyait impossibles

La pauvreté la haine, la rage le désespoir

Font voir leurs crocs puissants

Mais noirs qui déchirent les âmes

Les amis faciles, les collabos, les loyalistes aveugles

Qui oublient que le Peuple est le seul souverain

Tomberont sans gloire, eux aussi et pourriront rictus au lèvres

Sur les bas-côtés des chemins que seuls les vils empruntent

10.7.20

Réduire la voilure

Plus de vingt ans d'overdose d'internet. Vingt-trois ans pour être précis. Vingt-trois ans pendant lesquels je n'ai pas du passer une journée (à quelques exceptions près) sans être devant un écran, connecté, ou tentant de me connecter, et angoissé à l'idée qu'un modem ou qu'un routeur, ou qu'un quelconque dispositif présent sur la chaîne qui me lie au « reste du monde » puisse tomber en panne.

Vingt-trois ans d'internet au quotidien, vingt-trois ans de solitude aussi, avec ou sans mariage, avec ou sans enfants. Une solitude qui a imprégné tous mes gestes et toutes mes pensées et qui s'est nourrie des silences que je m'imposais ou que j'imposais autour de moi.

Je recevais certains jours plusieurs centaines de mails, et j'en écrivais parfois des dizaines. Une activité frénétique qui ne créait que quelques vaguelettes dans une mare qui ne s'alimentait en eau fraîche qu'au gré des décalages horaires. Autant de marées dont je scrutais les restes au matin, les yeux rivés sur l'écran. Est-ce qu'un texte avait suscité une réaction ? Positive ? Ou négative ? Comment rédiger au mieux un contre-argument, ou une démonstration, ou simplement un remerciement, ou un au revoir ?

Je jonglais en trois langues, pas toujours de façon habile, mais sans jamais prendre le temps d'aller au fond des choses. Dans ces fonds où la pression des savoirs est trop grande pour que l'air d'en être soit suffisant pour survivre. Alors je flottais toujours à la surface des choses, porté par ces vaguelettes qui n'étaient jamais que la trace des éclaboussures de mes doigts sur les touches des claviers. Sans aucune conséquence. Sans aucune direction.

Cela fait 10 jours que je me force à respirer et à m'éloigner de l'angoisse. Pas besoin de méditation. Juste une déconnexion, physique. Pas besoin d'objectifs, juste le refus de faire quelque chose qui me blesse.

J'avais déjà lu que le meilleur moyen de créer du temps pour les choses que l'on veut faire, c'est de cesser de faire celles que l'on ne veut pas faire. Même si je ne peux pas éliminer toutes les tâches rébarbatives et toutes les rencontres ennuyeuses, je me suis créé depuis octobre un univers différent. Un univers où je suis libre de descendre de ma chambre le matin sans avoir à recevoir comme une droite brutale un regard presque méchant et une posture qui m'indique clairement que je ne suis pas le bienvenu. Ainsi, je suis libre dès l'aube de faire des choses pour les gens que j'aime : préparer une lessive, faire une vaisselle, mettre l'eau à chauffer pour un café, soulever des futons pour que l'air passe sur les tatamis, aider à la préparation du petit déjeuner pour les enfants, leur souhaiter une bonne journée sur le pas de la porte.

Me réveiller naturellement avant six heures exige que je me couche tout aussi naturellement autour de 10 heures, et même si je lis quelques pages avant que la lourdeur des paupières ne me force à éteindre la lumière, je sais que ma journée ne sera bonne que si elle a servi à aider ceux qui m'entourent et qui donnent aujourd'hui un sens à cette vie (ils n'avaient jamais cessé d'en donner, du sens, mais j'étais trop loin et trop préoccupé à me protéger pour le voir).

9.7.20

Un autre temps

J'avais fait une expérience similaire pendant mes premiers jours sur Ogijima. Seul, sans connexion avec l'extérieur, sur une île où les 120 habitants ne sortent pas après l'arrivée du dernier ferry parce qu'il n'y a rien à faire, et parce que finalement le dernier ferry arrive toujours, sauf autour du solstice d'été, après le coucher du soleil.

En octobre il fait encore bon. Les nuits de novembre sont froides. En décembre le vent souffle, et entre dans la maison par tous les interstices qu'il trouve. Et l'immobilité fait pénétrer le froid au plus profond du corps.

J'évitais les promenades le soir, à cause des sangliers, et de l'absence presque totale d'éclairage public. Certain jour je faisais quelques suburis dans la cour pour me réchauffer.

Une fois descendu du ferry donc, je montais à la maison. Je me retrouvais ainsi dans la cuisine, à me faire un plat simple, à lire quelques pages. Et une fois la routine accomplie il ne me restait qu'à me coucher, vers 9 h, avec le sentiment que la soirée était quand même bien avancée, sous deux futons, avec mon survêtement, et un bonnet.

Et le matin, tôt, je me réveillais sans réveil, je profitais des dernières étoiles avant le lever du soleil pour descendre au champ, avec la cisaille je coupais les herbes folles, sans trop me soucier de l'obscurité puisqu'il n'y avait que des herbes folles.

Puis je remontais, je mangeais des restes de la veille, un bol de riz complet et un bol de soupe de miso avec un légume, je prenais une douche, me lavais les dents, me changeais et descendais vers le port en croisant M. Yamaguchi parfois, et on échangeait quelques mots le sourire aux lèvres.

Dans le ferry, je parlais avec Hinata, la seule lycéenne de l'île, de ses cours de la journée, de son contrôle d'histoire sur les années 80 en Europe, que je lui expliquais comme si j'en avais été, parce que j'en avais été, finalement même si tout ça était bien loin maintenant.

On arrivait à 7 h 40 à Takamatsu. On partait chacun dans sa direction. Moi je marchais 20 minutes vers mon café préféré où je restais une heure devant un café viennois et une tartine de pain beurré, avant de partir pour le bureau, à 10 minutes, pour commencer ma journée.

Puis, j'ai acheté un téléphone portable, pour le travail, parce que sans internet je ne pouvais pas répondre à mes mails comme il le fallait, et parce que j'allais avoir un client de France pour lequel je devais passer des appels. Alors je restais plus tard le soir, devant l'ordinateur, et j'avais froid, et le froid m'immobilisait, alors je restais encore plus tard, à tenter de me réchauffer avec un bol d'eau chaude, et je ne pouvais plus me lever le matin sans réveil, et je sautais mon petit déjeuner et je courrais pour avoir le ferry…

Ça fait une semaine que j'ai laissé l'ordinateur au bureau. À la maison j'utilise donc ce téléphone, comme terminal pour mes courriels et autres messages, mais surtout comme « papier » pour écrire, avec un clavier externe. Parce que j'ai repris mon temps maintenant. Je lis des livres et je me promène, et mon travail je le laisse au bureau.

Les règles ne sont pas encore fixées. Je ne sais pas encore y travailler. Mais tout ce que je prétendais faire ici et que je ne faisais qu'à moitié, je dois les faire là-bas, et en entier, dans un temps limité, parce que les chaises y sont dures, parce qu'il n'y a personne avec qui bavarder, parce que moins je passerai de temps sur le travail, plus j'en aurai pour respirer, pour parler aux amis, et pour sourire aux enfants.

2.7.20

Roque

L'inscription en L1 de math a été acceptée. Plus que 3 mois avant de reprendre les cours. Je ne sais même pas comment ça va se passer. Des cours en ligne ? Des devoirs à rendre ? Des séances en direct ? Aucune idée. Mais c'est parti.

Je vais devoir arranger mon emploi du temps. Préparer des créneaux dans ma semaine, inamovibles, pour étudier, réfléchir. Et avant ça, 3 mois pour me remettre à niveau. J'ai finalement décidé d'ignorer le niveau 3e. J'ai commencé le niveau 2de hier soir. Je ne sais pas trop quoi en penser. Il y a des choses faciles et d'autres qui ne me disent rien en plein milieu des choses faciles.

Comme si j'avais raté un virage sur une route toute droite, sans obstacle, et qu'il y avait un platane, juste en face de moi… Sauf que ce platane, je le prends à vitesse réduite. J'ai le temps de l'observer. En fait j'ai même le temps de m'arrêter, d'en faire le tour et de me poser quantité de questions inutiles sur la raison de sa présence ici.

Le platane est là, et au contraire de Camus, j'ai tout loisir de l'éviter, de l'ignorer et de reprendre mon virage, de tourner la page et d'aller voir ailleurs. Mais je choisis de rester là jusqu'à en avoir compris l'existence.

Bref, je n'avance pas vite, et je ne suis pas certain que ce désir existentiel de compréhension des petites choses (demande-t-on à un élève de 3e de prouver que le volume d'une pyramide c'est un tiers du volume du cylindre qui la contient, ou quelque chose comme ça ?) serve de moteur à autre chose qu'à mon contre-désir d'échouer. Après tout, j'ai échoué il y a 30 ans, et pendant 30 ans, pourquoi ne continuerais-je pas à échouer ?