14.8.20
Je suis guéri
Je sais que je suis guéri parce que j'ai vu le film et que ça ne m'a pas fait mal. Je n'ai pas eu mal. Ni pendant le film, ni après. Ni sur le chemin du retour, ni à la maison. Ni quand j'ai retrouvé ma femme et mes enfants. Rien. Plus de douleur.
New York c'était en 1989 pour moi. J'y étais arrivé par effraction. Comme le lycée parisien où j'avais étudié, et comme beaucoup de choses qui se sont passées après. Un printemps en partie dans Manhattan et en partie sur le campus d'une université privée, à Annandale-on-Hudson. Et l'été de l'autre côté de la rivière, à Woodstock.
J'ai encore des bribes de souvenirs. Des bribes qui ont collé à ces histoires de lycéen ou d'étudiant paumé. Des bribes qui ont servi de pansements sales sur des plaies qui ne voulaient pas guérir.
Seize ans après j'ai pris le téléphone. J'étais dans la maison qu'on louait à Kokubunji. C'était la veille de Noël. On s'étaient disputés, comme ça se produisait souvent déjà. Des mots durs. Noriko est partie, avec Kento, chez sa mère. J'ai pris le téléphone et j'ai appelé un numéro dans la banlieue de Boston. Une voix a décroché. Une voix que je n'avais pas entendue depuis des années. L'échange n'a pas été très long. Il y avait un malaise. J'ai dit au revoir. Je pense que je l'ai remerciée. J'ai raccroché.
Le lendemain une première lourdeur avait disparu. Un peu comme si on avait retiré d'un coup l'épaisse couche de cendres d'une histoire qui s'était trop consumée.
Quand j'avais la vingtaine, ma mère, qui faisait encore beaucoup d'astrologie, m'avait un jour dit que je ne serais pas heureux avant l'âge de 40 ans. Ou quelque chose comme ça. En tout cas quelque chose que j'ai interprété comme ça. C'était quelques années après New York d'où j'avais vu Tien an Men, et cet été là je bossais dans une école privée de la banlieue parisienne à faire « l'homme d'entretien ». En gros ça voulait dire repeindre les salles de classes avant la rentrée et nettoyer les chiottes après les départs en colonies de vacances des écoles cathos.
C'était l'été où Eltsine était monté sur un char. Moi et mes collègues, on était dans l'atelier à se reposer un peu à l'ombre et à écouter la radio quand ça s'est passé. Maman avait souvent raison, alors j'ai attendu.
Quelques années après cet appel j'ai eu 40 ans. Je m'attendais avec la plus grande naïveté à ce qu'il y ait un déclic le soir de mon anniversaire. Que les lourdeurs qui restaient s'évanouiraient dans la nuit et que je me lèverais différent le lendemain. Ça ne s'est pas produit.
Alors j'ai attendu une année. Rien. Une autre année. Toujours rien. Et puis je commençais à toucher le fond, alors un ami en France m'a parlé de cachets. Et j'en ai pris, et le premier matin je me suis réveillé et tout était parti.
J'ai arrêté les cachets en septembre. En octobre j'ai quitté la maison pour « mon île ». En novembre, seul, j'ai eu cinquante ans. D'un coup l'attente qui avait duré dix longues années s'est volatilisée. Maman avait eu tort. Ou peut-être que non. Peut-être que je l'avais mal comprise. Peut-être que je m'étais simplement enfoncé dans ce rêve parce que c'étais plus facile que de se frayer un chemin soi-même dans l'absurde qui fait notre quotidien.
En janvier j'ai emménagé près du port. Un matelas, quelques bouquins et des bricoles. Un peu comme quand j'ai quitté papa, en 93, en lui lançant la clé de l'appartement comme si elle me brulait la main, avec une semaine de sous-vêtement et Dalva, de Jim Harrison.
Fin mars, Noriko, Yuto et Noemi me rejoignaient. Ce jour là j'avais le même visage apaisé que ce lendemain matin où l'effet placebo plus qu'autre chose m'avait transformé, sauf que ça n'étais pas un seul soir chimique qui m'avait transformé cette fois-ci, mais 180 soirs, passés seul ou presque, sans trop parler sauf aux araignées et autres cafards qui n'avaient pas eu d'autre compagnie depuis bien longtemps.
Quand je suis sorti du cinéma tout à l'heure il faisait encore jour, et chaud. Pas de pluie sur Soho, pas de taxi jaune pour Time Square, pas non plus la jeune femme qui un hiver à Paris, assise en face de moi à la terrasse de La Comédie me marquait pour si longtemps avant de repartir de son côté du monde.
J'ai retrouvé mon vélo à côté de la librairie où j'avais attendu la séance. J'ai remonté lentement la galerie commerciale couverte en regardant à droite et à gauche.
Takamatsu. Ni plus, ni moins, que le fin fond de Japon où je me suis mis il y a bientôt 25 ans. Beaucoup de choses derrière moi, et un peu plus à chaque pas, mais autant devant, et plus encore, avec au moins la certitude que New York, maintenant, c'est fini pour moi.
5.8.20
Routier
Il n'y a pas des masses de voitures qui arborent l'autocollant « À l'aise Breizh » sur l'aire de stationnement de Fukuyama. En fait il y a même pas mal de chances que notre voiture soit la seule dans tout l'ouest du Japon à afficher une bigoudène sur sa carrosserie. Je n'ai pas réfléchi longtemps avant d'en prendre deux au magasin de souvenirs du centre de Perros l'été dernier : un grand pour la Honda familiale et un petit pour la kei de ma belle-mère qui s'est égaré dans le méandre du retour des vacances.
Cet automne je vais passer mon permis histoire de me rapprocher tranquillement de la réalisation de mon rêve d'enfance : conducteur de poids lourd. Je sais qu'il me faudra attendre encore trois ans avant de pouvoir tenter le permis camion et en attendant je vais m'acheter un Cab de 50 cm3 histoire de me familiariser avec la route et de m'imaginer que je déboule entre Flagstaff et Winona sur les quelques kilomètres qui séparent Kokubunji de Takamatsu. J'ai la route en tête, je l'ai bien étudiée sur Google Maps.
Quand j'étais petit, on n'avait pas Google Maps. On avait un atlas qu'on ouvrait à une page au hasard. On y lisait le nom des villes, des plaines, des montagnes et des rivières et on s'imaginait plein de trucs. Et puis on avait Rose et ses camionneurs qui partaient en Iran, les reportages sur les Road Trains australiens, et les magazines qu'on lisait au kiosque de la gare sur le chemin de l'école.
Tonton était routier. Il travaillait à Valence pour Duquesne. Et maman avait un cousin qui venait nous apporter des victuailles du Sud quand il passait à Paris. Il s'appelait Élie, je crois. Il devait travailler sur Rungis.
Quand je suis arrivé ici, la première chose que j'ai remarquée c'était ces poids lourds avec deux essieux à l'avant. Je n'avais jamais vu ça ailleurs. Ces camions, ils avaient l'air vaguement insectoïdes et ça collait bien avec la culture japonaise : les insectes géants de chez Ghibli, et les vrais cafards volants de 10 cm qu'on trouve partout ici. Leurs conducteurs, eux étaient normaux. Des routiers qui se tapaient des kilomètres comme chez nous et qui ne voyaient leurs gosses qu'une fois de temps en temps.
Il n'y a que 200 km de chez nous jusqu'à Hiroshima. Noriko conduit, moi j'écris, les petits lisent des mangas ou chantent ou se disputent pour savoir qui aura un gobelet d'eau en premier, la nièce qui est au Japon pour l'été regarde les paysages qui ne sont pas Lyonnais pour un sou, et Joan Jett s'époumone silencieusement dans les haut-parleurs avant. Les collines vertes de bambous passent, les aires de stationnement et les convois de policiers aussi (demain on sera le 6 août et les cars d'extrême droite sont déjà en ville). J'ai beau faire tous les efforts d'imagination possibles, la San'yo Jidosha-do ce n'est pas la Route 66. Mais je m'en fous, quand je serai grand, je serai routier.
31.7.20
Minami
Du premier étage côté fenêtre je prends mon café viennois, sans sucre depuis cette semaine, non parce que je fais un régime, mais parce que la crème est déjà sucrée et l'amertume du café noir contraste mieux avec elle ainsi. Et une demi tranche de pain de mie beurré. Mais pas n'importe quelle demi tranche. Quatre centimètres d'épaisseur au moins. Grillée à point. Avec juste ce qu'il faut de beurre. Un « morning » ponctué de « comme d'habitude Monsieur Helary ? », avec des sourires et tout le tralala.
Plein de choses à dire ce matin. Mais c'est un peu comme tous les matins en ce moment. Je bous du plaisir de vivre. Apprécions tant que ça dure.
Côté fenêtre. Parce que c'est mieux quand il y a des fumeurs dans la salle, je peux ouvrir la fenêtre pour faire circuler l'air. Ici, on fume. Autant les papis qui crèvent à l'idée de se choper le virus en tournant les pages sexy de magazines qui ne valent pas le prix du papier sur lequel ils sont imprimés que la femme en noir qui me tourne le dos et avec qui j'aurais bien échangé un instant, des mots légers qui restent dans l'air juste le temps d'être effleurés, pour imprimer au fond de mon œil l'élégance des traits de son visage et la finesse de ses mains quand elle porte la tasse à sa bouche. Mais il y aura d'autres matins.
Claire est déjà venue ici, lors d'un bref passage au Japon. Je lui ai parlé de la fleuriste qui avait ses habitudes ici, et qui ressemblait aux femmes dont parle Brel, des femmes qui te font tourner le sang dans la tête si vite qu'un regard suffit pour tout oublier de ta journée à peine commencée.
Lionel aussi est venu. Avec Lionel on a parlé de cafés (il aime les cafés aussi et il a bien plus le choix à Tokyo que moi ici) et on a parlé de la fraicheur des poissons, à la Astérix, et il était bien d'accord. Mes poissons d'ici sont plus frais que les siens à la capitale. Et le reste aussi. Et moins cher tant qu'on y est.
Si j'arrive assez tôt, j'ai le plaisir, pas sadique, juste anthropologique, de voir passer juste sous mes yeux les « soumis » en chemise blanche et pantalon noir, et les femmes, insoumises pour la plupart, puisqu'elles refusent depuis deux générations de faire les gosses que le pays et les imbéciles demandent à grands cris.
Je n'en dirais pas plus sur la soumission supposée de l'Homo Japonicus. Le Diplo vient de publier 2 pages de conneries savantes à ce sujet en réaction desquelles j'ai failli perdre ma journée hier en écrivant une « réponse » qui n'aurait servi à rien. Mais permettez-moi de résumer ma théorie sans citer ni Rousseau ni Barthes (le monsieur le fait très bien mais se trompe).
La langue, c'est deux choses. C'est le brin d'herbe qui pousse entre deux dalles de béton et qui se fout bien de ce qu'on pense d'elle. Elle n'a pas non plus besoin de savoir qu'il y a un autre brin, un peu plus loin. Elle pousse, dans tous les sens, et dans tous les sens du terme. Et c'est les deux dalles qui crèvent sous la chaleur et qui savent très bien que même à deux, ou à trois, ou à mille, qu'elles n'en ont pas pour longtemps avant que la poésie les emporte.
28.7.20
Pourriture
J'étais au milieu des cartons. L'appart était presque vide. Je devais passer une partie de l'été en France après un détour par Bangkok d'où je prendrais l'avion pour Battambang. Là-bas j'avais prévu de passer deux semaines dans un orphelinat que je connaissais, à jouer avec les enfants et à aider l'équipe à rédiger leurs rapports en anglais.
Mon premier séjour datait de 98. J'aimais beaucoup ce lieu. À l'époque les Khmers Rouges étaient encore dans les montages à la frontière thaïlandaise, donc à quelques kilomètres seulement. On parlait souvent des mines anti-personnel qui restaient dans les champs ou dans les sentiers de campagne. Il était déconseillé de s'éloigner des routes fréquentées.
Ce qui m'attachait le plus à ce lieu c'était les enfants. Ils m'enseignaient le nom des plantes et moi je leur faisais réviser leurs tables d'additions. On avait peu de mots communs, mais on se débrouillait.
Et j'imaginais mon père, orphelin après la guerre dans un lieu similaire, ou pas, mais dans la même détresse d'avoir perdu ses parents, à 9 ans, et de se demander comment passer le reste de ses jours, sans les personnes qui l'avaient aimé. Je ne peux pas imaginer sa souffrance, mais je sais qu'il n'y a pas un instant où il ne l'a pas portée. Et je sais qu'il continue de la porter maintenant, peut-être différemment, alors qu'il a plus de deux fois l'âge que son père avait quand celui-ci est mort.
L'orphelinat, c'était une manière de payer ma dette à papa. J'étais parti du domicile familial en 93, sur une dispute, et ça faisait 7 ans que je ne l'avais pas vu. Que je ne lui avais pas parlé. Alors je me disais que si je pouvais faire même un tout petit geste pour ces enfants, c'étais quelque chose qui, d'une manière ou d'une autre rendrait plus douce la vie de l'enfant que papa avait été.
Ce n'est pas de ça que j'ai parlé ce soir là avec Sareth. Mais on a parlé pendant des heures. Sans s'arrêter. Je ne pense pas qu'on a parlé jusqu'à l'aube, et puis j'avais mon départ à préparer. Alors on a raccroché et on s'est promis de se retrouver au retour, en vrai, peut-être à Shimonoseki, peut-être à Takamatsu.
Je suis tombé très amoureux de Sareth. Et je pense qu'elle aussi était amoureuse de moi. Mes 3 ans de contrat dans l'administration japonaise s'étaient passés très mal. J'avais quitté le bureau profondément déprimé. J'avais des hallucinations parfois, des espèces de dédoublement de la personnalité pendant lesquels je voyais des scènes d'une violence pénible qui se superposaient aux visages des personnes auxquelles je parlais. Ça demandait un effort considérable de concentration pour avoir une conversation normale et j'en sortais toujours épuisé et profondément dérangé.
Ma rencontre avec Sareth a eu donc lieu à un des pires moments de ma vie. Et si la passion et les douleurs sont encore enfouies quelque part, la scène que je revois aujourd'hui c'est celle d'un soir où la nuit était bien avancée. J'avais dû boire beaucoup. Je l'ai appelée. On a commencé à parler, ou plutôt je parlais et elle m'écoutait, elle rigolait parfois. Et à un moment je lui ai dit quelque chose comme ça : Le monde c'est de la merde, mais finalement le principe de vie vient de là aussi. Les vers qui se nourrissent d'excréments et qui se transforment en mouches font autant partie de la pyramide de la vie que le reste, qui lui aussi se nourrit de pourriture, de décomposition.
Je pense que cette image venait directement des toilettes à l'ancienne de la baraque dans laquelle je vivais alors. J'avais une vision très claire de ce qui se passait dans la cuve quand j'étais assis sur le bassin.
Je lui disais ça, émerveillé d'avoir fait une telle découverte. Je me souviens de la rue dans laquelle j'étais, du bar dont j'étais sorti, dehors, à essayer de tenir droit, je parlais fort, en anglais, je me sentais bien.
Depuis, je sais, biologiquement parlant, que la décomposition des matières végétales et animales c'est l'essence du cycle de la vie sur terre. Je le sais parce que j'essaye de cultiver un petit champ sur une île à une demi-heure de la côte. Je le sais parce que c'est un sujet de recherche sur la capture du carbone atmosphérique. Je le sais parce que c'est quelque chose que les générations d'avant savaient et que le consensus moderne nous a fait oublier, parce que c'est plus facile de pourrir nos champs à coups d'engrais chimiques et des merdes de l'industrie pharmaceutique.
On remarque ici le glissement de sens. Pourriture et merde n'ont guère un sens positif. La merde c'est ce qui ne sert à rien, qui pue. La pourriture aussi. Les choses qui se décomposent ne sont pas vues comme le début, la fin ou une partie d'un cycle, mais comme quelque chose hors cycle. Quelque chose qui n'a plus sa place dans le déroulement de nos vies artificielles, quelque chose qu'on essaye le plus possible d'artificialiser en contrôlant la totalité des étapes, de la vie, à la mort sociale qui arrive bien avant la mort biologique mais qui est bien plus cruelle. Tout tend à devenir hors-sol, et les déchets sont brûlés dans un feu non pas purificateur mais vicieusement destructeur.
Aujourd'hui, quand je pense pourriture ou merde, je pense BHL, ou Zemmour. Je pense Macron et Castaner, Lallement aussi. Je pense Valls, et Hollande, et tant d'autres noms.
Je pense à ces voleurs du terreau qu'est l'humain. Je pense à ces voleurs de vie sur les corps desquels je souhaite qu'aucune mouche ne ponde, pour être sûr que leurs restes ne polluent aucune terre.
Après cette année je n'ai plus jamais revu Sareth. Mais je sais que je suis guéri. Parce que ces scènes d'une violence à faire vomir, elles ne sont plus dans ma tête. Elles sont partout et je ne suis plus le seul à les voir.
17.7.20
Feuille de toutes les couleurs
Je n'ai pas l'angoisse de la page blanche parce que je peux changer la couleur de ma page à volonté. Donc si je n'arrive pas à écrire c'est simplement parce que je n'ai pas envie de le faire. Certains jours je sens quelque chose qui m'empêche d'avancer. Mais ce n'est pas seulement pour l'écriture, c'est pour tout. Je ne peux rien faire.
J'ai travaillé samedi. Je suis parti à 11h de la maison et je suis rentré vers 18h30. Je crois me souvenir qu'il y avait eu une petite friction le matin et une autre le soir ce qui fait que finalement je me suis couché vers minuit, un peu plus tard que d'habitude. Dimanche matin je me suis quand même réveillé vers sept heures et j'ai commencé à ranger et à faire le ménage.
La chose qui me gênait le plus c'était la saleté du parquet. Ce n'est pas un parquet, c'est une couverture en lino qui doit être assez vieille maintenant. Je ne crois pas me souvenir qu'elle était aussi sale quand on est rentré dans l'appartement, en mars dernier, mais aujourd'hui il y avait clairement des espaces noirs de crasse à travers lesquels les pieds des chaises avaient creusé jusqu'à la couleur d'origine.
J'ai commencé à frotter avec du bicarbonate de soude un peu dilué et ça a marché, alors j'ai continué. J'étais donc à quatre pattes avec une serpillière comme on en trouve beaucoup au Japon, prédécoupée de 10 cm sur 20, à frotter d'une main puis de l'autre puis des deux puis à changer encore. Le bicarbonate de soude n'a pas d'odeur. Il n'abîme pas les mains non plus. C'était donc un plaisir de voir que mes efforts avaient un vrai effet.
À un moment où je frottais à côté du canapé à quatre pattes et à transpirer sous mon T-shirt, Noriko était assise sur le même canapé. Elle travaillait où elle regardait Internet ou je ne sais quoi, et moi je frottais donc à ses pieds sans m'arrêter, sans la regarder, les yeux fixés sur la serpillière et sur le lino qui s'éclaircissait en dessous.
Je me suis mis à réfléchir à cette image. Quelqu'un frottant un parquet devant quelqu'un assis sur un canapé. Et je me suis demandé dans quel contexte cette image était acceptable ou avait pu l'être, dans quels lieux et dans quels temps.
A posteriori, maintenant que j'écris ces lignes, je repense à la scène du lavement des pieds par Jésus que j'ai d'ailleurs transposé involontairement en Jésus qui lave les pieds de Marie-Madeleine.
J'ai un petit peu parlé de cette scène la semaine dernière lors d'un cours de français, je ne sais plus bien pourquoi. Dans ce groupe, on travaille sur l'Étranger de Camus dans la seconde partie duquel les références à la religion sont omniprésentes. Alors j'ai du bifurquer à un moment...