J'ai vu « A rainy day in New York » cet après midi. Je n'avais pas pensé qu'il avait été tourné en 2018, pendant le mouvement #metoo et que ça serait donc probablement le dernier Woody Allen.
Je sais que je suis guéri parce que j'ai vu le film et que ça ne m'a pas fait mal. Je n'ai pas eu mal. Ni pendant le film, ni après. Ni sur le chemin du retour, ni à la maison. Ni quand j'ai retrouvé ma femme et mes enfants. Rien. Plus de douleur.
New York c'était en 1989 pour moi. J'y étais arrivé par effraction. Comme le lycée parisien où j'avais étudié, et comme beaucoup de choses qui se sont passées après. Un printemps en partie dans Manhattan et en partie sur le campus d'une université privée, à Annandale-on-Hudson. Et l'été de l'autre côté de la rivière, à Woodstock.
J'ai encore des bribes de souvenirs. Des bribes qui ont collé à ces histoires de lycéen ou d'étudiant paumé. Des bribes qui ont servi de pansements sales sur des plaies qui ne voulaient pas guérir.
Seize ans après j'ai pris le téléphone. J'étais dans la maison qu'on louait à Kokubunji. C'était la veille de Noël. On s'étaient disputés, comme ça se produisait souvent déjà. Des mots durs. Noriko est partie, avec Kento, chez sa mère. J'ai pris le téléphone et j'ai appelé un numéro dans la banlieue de Boston. Une voix a décroché. Une voix que je n'avais pas entendue depuis des années. L'échange n'a pas été très long. Il y avait un malaise. J'ai dit au revoir. Je pense que je l'ai remerciée. J'ai raccroché.
Le lendemain une première lourdeur avait disparu. Un peu comme si on avait retiré d'un coup l'épaisse couche de cendres d'une histoire qui s'était trop consumée.
Quand j'avais la vingtaine, ma mère, qui faisait encore beaucoup d'astrologie, m'avait un jour dit que je ne serais pas heureux avant l'âge de 40 ans. Ou quelque chose comme ça. En tout cas quelque chose que j'ai interprété comme ça. C'était quelques années après New York d'où j'avais vu Tien an Men, et cet été là je bossais dans une école privée de la banlieue parisienne à faire « l'homme d'entretien ». En gros ça voulait dire repeindre les salles de classes avant la rentrée et nettoyer les chiottes après les départs en colonies de vacances des écoles cathos.
C'était l'été où Eltsine était monté sur un char. Moi et mes collègues, on était dans l'atelier à se reposer un peu à l'ombre et à écouter la radio quand ça s'est passé. Maman avait souvent raison, alors j'ai attendu.
Quelques années après cet appel j'ai eu 40 ans. Je m'attendais avec la plus grande naïveté à ce qu'il y ait un déclic le soir de mon anniversaire. Que les lourdeurs qui restaient s'évanouiraient dans la nuit et que je me lèverais différent le lendemain. Ça ne s'est pas produit.
Alors j'ai attendu une année. Rien. Une autre année. Toujours rien. Et puis je commençais à toucher le fond, alors un ami en France m'a parlé de cachets. Et j'en ai pris, et le premier matin je me suis réveillé et tout était parti.
J'ai arrêté les cachets en septembre. En octobre j'ai quitté la maison pour « mon île ». En novembre, seul, j'ai eu cinquante ans. D'un coup l'attente qui avait duré dix longues années s'est volatilisée. Maman avait eu tort. Ou peut-être que non. Peut-être que je l'avais mal comprise. Peut-être que je m'étais simplement enfoncé dans ce rêve parce que c'étais plus facile que de se frayer un chemin soi-même dans l'absurde qui fait notre quotidien.
En janvier j'ai emménagé près du port. Un matelas, quelques bouquins et des bricoles. Un peu comme quand j'ai quitté papa, en 93, en lui lançant la clé de l'appartement comme si elle me brulait la main, avec une semaine de sous-vêtement et Dalva, de Jim Harrison.
Fin mars, Noriko, Yuto et Noemi me rejoignaient. Ce jour là j'avais le même visage apaisé que ce lendemain matin où l'effet placebo plus qu'autre chose m'avait transformé, sauf que ça n'étais pas un seul soir chimique qui m'avait transformé cette fois-ci, mais 180 soirs, passés seul ou presque, sans trop parler sauf aux araignées et autres cafards qui n'avaient pas eu d'autre compagnie depuis bien longtemps.
Quand je suis sorti du cinéma tout à l'heure il faisait encore jour, et chaud. Pas de pluie sur Soho, pas de taxi jaune pour Time Square, pas non plus la jeune femme qui un hiver à Paris, assise en face de moi à la terrasse de La Comédie me marquait pour si longtemps avant de repartir de son côté du monde.
J'ai retrouvé mon vélo à côté de la librairie où j'avais attendu la séance. J'ai remonté lentement la galerie commerciale couverte en regardant à droite et à gauche.
Takamatsu. Ni plus, ni moins, que le fin fond de Japon où je me suis mis il y a bientôt 25 ans. Beaucoup de choses derrière moi, et un peu plus à chaque pas, mais autant devant, et plus encore, avec au moins la certitude que New York, maintenant, c'est fini pour moi.