(Janvier 2018)
Un bol de riz complet, et une bière. J’ai quand même ajouté un peu de poivre et de sel, et j’avais mis une gousse d’ail pour la cuisson. Ça va pour une soirée, et peut-être une matinée.
Le silence n’est pas absolu. J’entends un insecte dehors. Et il y a une vibration. Peut-être le néon. Quand je suis entré, et c’est peut-être à cause du vent qui soufflait, il y a eu un bruit sourd, sur le toit, juste au-dessus de la cuisine. La première fois ça m’a surpris. J’ai pensé à un chat. La seconde je me suis demandé si c’était un farceur qui s’amusait dehors. Mais il aurait fallu passer à travers tellement de broussailles que j’aurais entendu quelque chose. Un sanglier ? Je l’aurais entendu arriver aussi. Alors ça doit être une branche cassée qui ne cesse de tomber. J’irai voir demain matin. Pour le moment, la lumière de la cuisine éclaire directement le clavier, l’ordinateur est posé sur la table en bois, autour de laquelle sont rangées six chaises. J’en occupe une. La canette de bière vide à droite, devant le bol, vide lui aussi. Devant se trouvent les photocopies du livre que je dois traduire et sur lequel je n’avance pas d’un pouce. À gauche j’ai quelques feuilles d’origami sur lesquelles est posé mon étui à lunettes.
Les lunettes sont sur mon nez. Je ne peux plus m’en passer. Il faudrait que je sois à un mètre de l’écran pour voir les lettres clairement, et alors elles seraient trop petites. Je ne pensais pas que ma vue s’affaiblirait aussi rapidement. En quelques années je suis passé d’un léger flou à ma distance de lecture, à l’impossibilité de distinguer les lettres dès que le jour tombait.
Ce lieu est différent. Et pour cause, à la maison je ne peux pas travailler la nuit sans craindre de réveiller quelqu’un. Il faudrait que je sorte de la chambre, que je descende au rez-de-chaussée, que je m’installe sur la table du salon. Mais là, la lumière remonterait quand même par l’ouverture qu’il y a dans le plafond. Elle passerait par le dessous de la porte et gênerait le sommeil de ma femme, et celui de ma belle-mère qui dort dans une pièce adjacente au salon. Quand je suis en bas, elle sort toujours de sa chambre pour voir si elle n’a pas oublié d’éteindre une lumière. Elle voit que c’est moi, et retourne dormir, mais sans s’empêcher un regard réprobateur. Ou peut-être est-ce seulement la fatigue et la lumière qui l’éblouit.
Et puis ma femme ne peut pas s’endormir sans me demander à de multiples reprises quand je viendrais la rejoindre, et se réveille parfois de me savoir debout. Je suis au clavier, je tape doucement sur les lettres, et je lui dis « j’arrive » en espérant que le sommeil la retrouve au plus tôt.
Ici, personne. Seulement moi. Dans cette salle à manger rustique qu’on a oubliée il y a 20 ans, à un pas d’une chambre à tatamis dans laquelle je n’ai toujours pas installé mon futon. Et personne dans cette chambre, ni dans aucune autre pièce, et personne non plus dans la maison d’à côté, derrière la friche, un jardin il y a longtemps. Personne. Si je sortais, je serais le seul à arpenter les ruelles du village. Je pourrais voir les étoiles, et les lumières des bateaux qui ne cessent de traverser ces alentours. Et je pourrais les entendre aussi. Un ronronnement régulier, bien plus régulier que le bruit des voitures sur les voies rapides qui à distance encerclent notre maison. Un ronronnement régulier, qui ne cesse qu’avec le matin et le lever du monde, et les bruits qui l’accompagnent. Sauf les plus gros bateaux, ceux qui sont si hauts qu’ils semblent dépasser l’île. Eux, on les entend même sous le soleil.
La bière commence à faire son effet. J’en ai acheté 4. Des grosses. Mais je sais que si je bois trop, je vais me réveiller dans la nuit. Alors j’en garde 3 pour demain. Une pour le matin, et deux pour l’après-midi. Ce soir, je resterai aussi sobre que ces 5,5 % d’alcool me le permettront. Combinés à ma fatigue, je sens qu’il ne me reste que peu de temps éveillé.
La distance me permet de respirer un peu. L’absence des autres fait ressortir ma présence dans ce vide. J’existe un peu. Sans avoir besoin de jouer. Pas besoin de sourire, ou de froncer les sourcils. Pas besoin de dire bonne nuit. Pas besoin de penser aux mouvements de l’autre et de calculer le moment probable de l’appel. Juste moi, pour une nuit.
Ce presque silence est enivrant. Je n’ai rien dit depuis la fin de l’après-midi. Et je n’ai aucune raison de dire quoi que ce soit avant demain, mais à une heure que moi seul déciderai. Quand je sortirai de la maison, quand je me dirigerai vers le cœur du village, quand je m’arrêterai au petit café que tient un ami. Ou peut-être que non. Peut-être que je franchirai la colline par le haut pour éviter les habitations et que j’irai directement vers mon lopin de terre, mangé par des herbes que je n’ai pas souhaitées. Peut-être que je passerai les quelques heures avant mon retour à regarder la mer, et l’autre rive, celle à laquelle j’appartiens, mais sans amour. Celle dans laquelle mes nuits seules furent toujours douloureuses et où la douleur bousculait mes silences à en pleurer.
Le choc résonne encore sur le toit. Une branche, sans aucun doute. Cette nuit, je ne pleurerai pas. Ici, je suis libre même si mon vaisseau n’avancera jamais sous le vent. Ce sont les flots qui emportent tout, et le reste.