22.3.21

Nuit

(Janvier 2018)


Un bol de riz complet, et une bière. J’ai quand même ajouté un peu de poivre et de sel, et j’avais mis une gousse d’ail pour la cuisson. Ça va pour une soirée, et peut-être une matinée.


Le silence n’est pas absolu. J’entends un insecte dehors. Et il y a une vibration. Peut-être le néon. Quand je suis entré, et c’est peut-être à cause du vent qui soufflait, il y a eu un bruit sourd, sur le toit, juste au-dessus de la cuisine. La première fois ça m’a surpris. J’ai pensé à un chat. La seconde je me suis demandé si c’était un farceur qui s’amusait dehors. Mais il aurait fallu passer à travers tellement de broussailles que j’aurais entendu quelque chose. Un sanglier? Je l’aurais entendu arriver aussi. Alors ça doit être une branche cassée qui ne cesse de tomber. J’irai voir demain matin. Pour le moment, la lumière de la cuisine éclaire directement le clavier, l’ordinateur est posé sur la table en bois, autour de laquelle sont rangées six chaises. J’en occupe une. La canette de bière vide à droite, devant le bol, vide lui aussi. Devant se trouvent les photocopies du livre que je dois traduire et sur lequel je n’avance pas d’un pouce. À gauche j’ai quelques feuilles d’origami sur lesquelles est posé mon étui à lunettes.


Les lunettes sont sur mon nez. Je ne peux plus m’en passer. Il faudrait que je sois à un mètre de l’écran pour voir les lettres clairement, et alors elles seraient trop petites. Je ne pensais pas que ma vue s’affaiblirait aussi rapidement. En quelques années je suis passé d’un léger flou à ma distance de lecture, à l’impossibilité de distinguer les lettres dès que le jour tombait.


Ce lieu est différent. Et pour cause, à la maison je ne peux pas travailler la nuit sans craindre de réveiller quelqu’un. Il faudrait que je sorte de la chambre, que je descende au rez-de-chaussée, que je m’installe sur la table du salon. Mais là, la lumière remonterait quand même par l’ouverture qu’il y a dans le plafond. Elle passerait par le dessous de la porte et gênerait le sommeil de ma femme, et celui de ma belle-mère qui dort dans une pièce adjacente au salon. Quand je suis en bas, elle sort toujours de sa chambre pour voir si elle n’a pas oublié d’éteindre une lumière. Elle voit que c’est moi, et retourne dormir, mais sans s’empêcher un regard réprobateur. Ou peut-être est-ce seulement la fatigue et la lumière qui l’éblouit.


Et puis ma femme ne peut pas s’endormir sans me demander à de multiples reprises quand je viendrais la rejoindre, et se réveille parfois de me savoir debout. Je suis au clavier, je tape doucement sur les lettres, et je lui dis «j’arrive» en espérant que le sommeil la retrouve au plus tôt.


Ici, personne. Seulement moi. Dans cette salle à manger rustique qu’on a oubliée il y a 20 ans, à un pas d’une chambre à tatamis dans laquelle je n’ai toujours pas installé mon futon. Et personne dans cette chambre, ni dans aucune autre pièce, et personne non plus dans la maison d’à côté, derrière la friche, un jardin il y a longtemps. Personne. Si je sortais, je serais le seul à arpenter les ruelles du village. Je pourrais voir les étoiles, et les lumières des bateaux qui ne cessent de traverser ces alentours. Et je pourrais les entendre aussi. Un ronronnement régulier, bien plus régulier que le bruit des voitures sur les voies rapides qui à distance encerclent notre maison. Un ronronnement régulier, qui ne cesse qu’avec le matin et le lever du monde, et les bruits qui l’accompagnent. Sauf les plus gros bateaux, ceux qui sont si hauts qu’ils semblent dépasser l’île. Eux, on les entend même sous le soleil.


La bière commence à faire son effet. J’en ai acheté 4. Des grosses. Mais je sais que si je bois trop, je vais me réveiller dans la nuit. Alors j’en garde 3 pour demain. Une pour le matin, et deux pour l’après-midi. Ce soir, je resterai aussi sobre que ces 5,5 % d’alcool me le permettront. Combinés à ma fatigue, je sens qu’il ne me reste que peu de temps éveillé.


La distance me permet de respirer un peu. L’absence des autres fait ressortir ma présence dans ce vide. J’existe un peu. Sans avoir besoin de jouer. Pas besoin de sourire, ou de froncer les sourcils. Pas besoin de dire bonne nuit. Pas besoin de penser aux mouvements de l’autre et de calculer le moment probable de l’appel. Juste moi, pour une nuit.


Ce presque silence est enivrant. Je n’ai rien dit depuis la fin de l’après-midi. Et je n’ai aucune raison de dire quoi que ce soit avant demain, mais à une heure que moi seul déciderai. Quand je sortirai de la maison, quand je me dirigerai vers le cœur du village, quand je m’arrêterai au petit café que tient un ami. Ou peut-être que non. Peut-être que je franchirai la colline par le haut pour éviter les habitations et que j’irai directement vers mon lopin de terre, mangé par des herbes que je n’ai pas souhaitées. Peut-être que je passerai les quelques heures avant mon retour à regarder la mer, et l’autre rive, celle à laquelle j’appartiens, mais sans amour. Celle dans laquelle mes nuits seules furent toujours douloureuses et où la douleur bousculait mes silences à en pleurer.


Le choc résonne encore sur le toit. Une branche, sans aucun doute. Cette nuit, je ne pleurerai pas. Ici, je suis libre même si mon vaisseau n’avancera jamais sous le vent. Ce sont les flots qui emportent tout, et le reste.


18.12.20

Papillon

Il m'a fallu passer aujourd'hui au magasin de CD d'occase à côté du bureau pour enfin m'acheter, à bas prix, « Rum Sodomy and the Lash » des Pogues.

Vincent, qui me l'a fait découvrir il y a bien longtemps pourra imaginer les souvenirs et autres remugles de passé qui remontent ce soir, alors que je me dis que je n'ai pas de lecteur de CD à la maison et que je suis obligé de faire passer le truc dans le vieil imac qui nous sert d'écran pour mater Netflix…

Bon sang, le truc date de 85. Je rentrais au lycée ! Paumé dans un quartier bourgeois de Paris de jour, et de retour dans ma banlieue tranquille le soir. Les week-ends passés autour d'une table de jeu de rôle ou je ne sais quoi. À passer le temps en attendant de partir loin de tout l'été venu, sur mes rochers de Pors Nevez. Malik Oussekine allait mourir l'année suivante, et nous, au lycée, on ne savait pas trop pourquoi les gens manifestaient. Quelques mois plus tard, je réussissais à ne pas me prendre de platane dans le virage serré vers la rive gauche et Jussieu. De là, la rue des Boulangers et le Finnegan's Wake n'étaient qu'à une heure de cours particulier pour se payer une ou deux Guinness et se dire qu'on pouvait faire semblant, le temps d'une mousse brune.

Vincent, je l'ai connu cette année là, dans ma banlieue, autour d'une table de jeu. Et il a toujours des goût musicaux aussi dingues.

22.11.20

Un dimanche à la mer

Dimanche dernier, j'ai sursauté quand j'ai vu que j'avais passé une partie de la matinée à scruter sans vie l'écran animé de mon ordinateur.

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Quand on a envie de s'arracher la poitrine parce que ça fait mal dedans, on a tendance à écrire à la première personne.
Parce qu'on n'a plus l'espace nécessaire pour respirer et qu'on doit hurler pour repousser les murs de peur qui nous entourent.

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Je suis assis depuis deux heures. J'ai fini l'œuf dur, la salade, la tranche de pain de mie beurrée, et le biscuit que la dame m'a donné en plus, « vous venez toujours quand j'ai des choses en rab. » Le café amer est passé depuis longtemps.

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Essayer de sortir des scènes dures de sa mémoire pour en faire juste des scènes, avec des acteurs, et des décors, et des effets spéciaux, c'est pas facile. Un, parce que ça fait mal de désenfouir la mort. Et deux, parce que la mort est toujours seulement à moitié morte.

22.10.20

Courte lettre

Bonjour Claire,

Les choses avancent, lentement. Je viens de lire ton texte sur M. Tschudin. Je réalise qu'il est arrivé à Jussieu juste quelques années avant que j'y débarque, ébloui par autant de lumière. J'ai les larmes aux yeux.

Jean-Christophe

11.10.20

Assiette de riz

(février 2020)

Pas beaucoup de restos jamaïcains dans la région. Un seul en fait. Pas cher le soir. 1000 yens pour une assiette de riz et légumes et une boisson. La propriétaire est sympa. Grande et belle. Elle me connaît de vue. Elle sait que je prends un rhum ginger. Les habitués entrent. Un par un ou deux par deux, pendant que le reggae fait vibrer le mobilier. J'ai préparé une marmite de soupe aux légumes et une casserole de riz complet à midi. Elles attendront.

Et puis une femme entre. Elle n'a pas l'air d'être cliente ici. Elle prend l'assiette de riz et une bière. Elle est assise en face de moi. Je n'ai pas la prétention de croire que c'est pour pouvoir me regarder.