7.8.21

Un café !

L’autre jour, j’ai trouvé un magasin de café qui vend aussi à ses clients des grains non torréfiés. J’en ai pris 100 grammes. Du brésilien. Et à la maison j’ai essayé avec une poêle Téfal, le seul truc que j’avais dispo. Ça a marché plutôt bien, au-delà du gaspillage de gaz. Les grains avaient une couleur sable foncé. Passé au moulin à main, filtre, eau chaude, et hop, un truc bien slow-life avec les moyens du bord, mais un peu pisse d’âne, comme aurait dit papi, enfin je crois.

Bon, je sais qu’avec le réchauffement climatique, boire du café brésilien torréfié au gaz de ville au Japon, et écrire ce truc sur un blog qui va faire tourner un serveur pour rien, ça fait un peu tueur en série. Pour compenser, je vous le dis, je suis allé acheter le café en vélo (et on s’est coupé deux veines début mars pour acheter une hybride d’occase qui nous fait du 3 litres aux 100).

J’avais quand même mal au cœur. Le gaz, ça ne doit pas servir à chauffer l’air, surtout en été. Alors j’ai cherché un truc. Et au Japon (et sans doute ailleurs), il existe un accessoire domestique qui sert à faire griller des graines pour la cuisine (sésame) ou pour les boissons (mugi). C’est comme une petite casserole, mais en filet métallique aux mailles serrées, avec un couvercle dans le même matériau, fixé à un bord, et qui se verrouille sur la poignée en se fermant. Vous savez sûrement comment ça s’appelle en français, moi non.

J’ai essayé le machin hier. Dans la semi-obscurité de l’appartement dans l’après-midi. Le résultat a été très torréfié… Un peu noir même. Mon café favori, Minami, nous sert des grains comme ça. Il faut aimer. Nous, on est plutôt habitués à des saveurs plus douces. Des grains plutôt marron clair.

Alors j’ai essayé de nouveau aujourd’hui. Première différence, la cuisine n’a pas été enfumée. C’est un progrès d’autant plus qu’on a eu les gens de l’entretien qui sont passés la semaine dernière pour vérifier nos détecteurs de fumée, et ils marchent au poil. Deuxième différence, j’avais allumé la lumière à côté du gaz et j’ai donc pu voir l’évolution de la torréfaction en live, et j’ai pu ainsi arrêter au moment où les grains commençaient à prendre une teinte chemin de terre un peu humide, juste quelques minutes après le début de la manip. Une estimation au nez de la consommation de gaz, un dixième de ce que j’ai eu lors de ma première tentative. Le truc est bon, avec un arrière-goût fruité, et même Yuto a dit que c’était plus buvable qu’hier.

Victoire donc du « fait à la maison » (si l’on s’autorise à omettre du processus l’extraction et l’acheminement du gaz), et commentaire de la voisine « Jean-Christophe super slow-life » ou un truc comme ça. Et là, illumination. Ce que je fais, ça n’est pas du slow-life. C’est du total-normal-life. Je ne vais pas jusqu’à faire pousser mon café tout seul (et j’aurais du mal sous ces latitudes), mais ces 20 minutes passées à faire autre chose que trimer ou regarder Twitter, c’est normal, et c’est même un peu comme ça que je me rappelle une époque pas si lointaine où on savait déjà que le café instantané c’était dégueulasse, et qu’on pouvait prendre un livre ou aller se promener pour remplir un vide (ou était-ce l’inverse ? on remplissait le vide du porte-monnaie avec des trucs chiants, ça n’a pas changé, pour passer le reste du temps à passer le temps et regarder les abeilles butiner).

Pour conclure cette journée bien avancée, je vais aussi me faire 2 litres de liquide vaisselle et 4 litres de lessive. Ah, et on a acheté l’autre jour un pot à faire du compost, pour les noyaux d’avocat sur le balcon. À dans 5 ans donc (non, je blague), quand on n’aura plus à manger des trucs importés du Mexique.

24.6.21

Stratégie papillon

Je suis parti au Japon en partie parce que je savais que ma vie à Antony allait s'achever brutalement. Il me fallait donc cautériser au plus vite une plaie qui allait saigner longtemps. Je pensais aussi que pour mieux comprendre la souffrance des autres, je devais me mettre en situation de souffrance. Alors je suis devenu étranger.

Quand on est grand, blanc, un peu éduqué et bien élevé, il n'est pas facile de devenir le méprisable de l'autre. Il y a toujours des biais. Mais c'était ça que je voulais devenir. La personne qu'on regarde et à qui l'on parle de haut, la personne dont on dit « il n'en faut pas trop, mais j'en ai quand même un parmi mes amis », la personne à qui l'on explique les yeux dans les yeux que les maux de la nation viennent de gens comme lui, mais vous, vous parlez japonais et vous faites du kendo, donc vous comprenez.

Se mettre en souffrance, ça n'est pas juste pour souffrir, même si ça l'est beaucoup, et j'en aurais parlé à mon analyste si je ne l'avais pas quitté trop tôt parce que fauché, mais aussi pour examiner les mécanismes de la douleur, les mécanismes de l'empathie, et les effets dévastateurs de son absence.

Bien sûr, j'ai échoué, et l'expérience a failli mal finir.

4.5.21

Et après

Notre fils aîné s'est marié hier soir à minuit en mairie.

Ici, il faut juste un dépôt de déclaration. On rentre, on passe les papiers au guichet, ouvert toute la nuit, le fonctionnaire tamponne, c'est bouclé.

Marrant, bizarre, étonnant, le temps passe vite, il nous en reste deux, et après, et tout ça.

14.4.21

Fermez la parenthèse

Je suis dans la salle d'attente de mon psy. Je lui ai promis il y a trois semaines de lui parler de l'ours en peluche dont je m'occupe. En japonais ça donne « 面倒見ているぬいぐるみ ». Il a forcément tiqué sur les termes.

Il y a bientôt 50 ans, l'ours en peluche qui me tenait compagnie est mort dans une machine à laver. Ça n'a pas fait la rubrique des chiens écrasés, mais ça m'a sérieusement chiffonné.

Je me souviens de lui, tenu par maman à la sortie de la machine. La tête décollée du tronc, par la vieillesse et la force centrifuge. Des années plus tard j'ai remarqué, dans le coin d'une photo de mauvaise qualité, qu'il était assis sur le dossier d'un canapé, dans un salon qui à l'époque me paraissait bien plus grand. Il avait donc bien existé.

Automne 2004. L'arcade commerçante de Marugame tombe de rouille. Magasins de fripes d'occasion, et autres tentatives de remplir l'espace vide. Trois ours en peluche de taille différente sont assis sur une table. Celui du milieu me semble correspondre le mieux à la taille du bébé qui va naître, et qui aura peut-être besoin d'un compagnon, en tout cas au début. Je l'achète. Un peu pour lui, un peu pour moi, aussi.

Finalement, ni Yuto, ni Noemi ne montreront un intérêt particulier pour cet ours, condamné donc à prendre la poussière dans un panier au fond d'une armoire. Ça n'est pas la destinée que je lui avais imaginée. Mais finalement, les ours en peluche, ça vit comment, et ça meurt comment à part dans une machine à laver ? Je n'en sais rien.

Je n'ai pas pu me résoudre à le laisser seul, dans une chambre maintenant vide. Alors je l'ai pris avec moi. Au début c'était étrange. Il était là, il me regardait, il avait l'air de me dire que maintenant, il fallait bien que je m'occupe de lui, que ça faisait plus de 16 ans qu'il attendait et qu'il faudrait bien que je me résolve à prendre mes responsabilités.

Il y a quelques mois, j'ai dû le sentir seul, ou bien c'était moi, je l'ai pris et je l'ai mis à côté de moi, dans le futon. Il n'a pas bougé. Je me suis allongé et je lui ai silencieusement souhaité bonne nuit. Noriko était allongée dans le futon d'à côté. Elle dormait déjà. Je l'ai embrassée et j'ai lu quelques pages avant d'éteindre la lumière et de m'endormir.

Au matin il était toujours là, un peu remué par la nuit. On s'est regardés, comme j'imagine on avait pu le faire il y a cinquante ans. Noriko était déjà descendue. Je l'imaginais moudre le café et faire chauffer l'eau. Je me suis levé. J'ai arrangé les couvertures pour qu'il ne prenne pas froid pendant la journée et je suis descendu.

On s'attache aux choses parce que les personnes sont imprévisibles. On ne peut savoir à l'avance la douleur qu'elles s'infligent et qui va se répendre autour d'elles, jusqu'à atteindre tous les recoins des espaces qu'elles occupent. « Personne » est féminin, et laisse à penser que je ne parle pas aussi de moi. Ça n'est pas le cas.

Les choses sont prévisibles. Elles ne se rebellent pas. On peut leur assigner de la tristesse, de la joie, du vide, et elles les conservent précieusement dans des formes, des couleurs, des douceurs, des odeurs, et on n'a pas besoin de mettre de pièce dans ce juke-box, il suffit d'être là.

22.3.21

Je vous attends

(Octobre 2016)

Dans un essai paru l’an dernier, Paul Graham tentait de donner une valeur objective à l’assertion « la vie est courte ». Pour ceci, il comptait par exemple le nombre de fois où il pourrait célébrer l’anniversaire de son fils pendant que celui-ci était encore enfant, considérant que ceci était très différent d’un anniversaire passé avec un adolescent ou même avec un adulte.

J’ai lu cet essai quelques semaines avant d’intervenir dans un lycée local. Je prépare rarement avec profondeur ces interventions, mais l’article de Graham m’avait suffisamment marqué pour qu’il devienne l’axe de celle-ci. J’en tirai une conclusion semblable à la sienne : on doit vivre sa vie en ayant conscience que celle-ci est non seulement courte, mais qu’elle peut également s’interrompre à tout moment. On doit donc éviter soigneusement ce qui ne participe pas de notre bonheur individuel, sachant que celui-ci se répercutera forcément sur la famille, le groupe de travail, et éventuellement la société dans son ensemble.

Aux élèves, je parlais de mes trois ans à la préfecture, suivis de ma décision de ne jamais accepter d’être salarié. Je préférais donc une certaine pauvreté et instabilité financière en échange de la liberté de choisir mon activité et d’user de mon temps à ma guise. Je leur parlais aussi des années de dépression qui ont suivi. La dépression n’était pas due à cette soudaine liberté, mais à ces trois ans passés sans stimulation, sans reconnaissance, sans rien de ce qui épanouit pleinement un être humain.

On ne parle pas souvent de dépression au Japon. Les élèves qui pour beaucoup avaient déjà passé de nombreuses années dans un système leur offrant peu de stimulation et pas beaucoup plus de reconnaissance ne montrèrent aucune difficulté à accepter mon discours. Les professeurs présents me dirent à la fin de la rencontre à quel point la liberté de ma parole les avait touchés. Eux aussi avaient sûrement une idée sur la question.

C’était il y a quelques mois, avant un séjour estival longtemps attendu en France où je retrouvais quelques anciens amis et où je riais beaucoup, suivi du retour à Takamatsu d’où j’écris ces lignes.

Il y a quelques jours, je disais à Yuto, mon second fils qui aura bientôt douze ans, que ce mois de septembre avait une signification particulière pour moi. À 23 ans, il y a donc tout juste 23 ans, en septembre 1993, je quittais brutalement le domicile qui depuis quelques années n’était plus que « paternel », avec pour tout bagage un livre et quelques jours de vêtements propres. Les années qui suivirent m’affectèrent profondément et tout sembla s’accélérer dans un mouvement centrifuge qui me propulsa au Japon sans que je réalise alors l’importance des choix qui s’offraient à moi.

Cet échange avec Yuto avait commencé alors que je remarquais qu’il lisait « Un collégien SDF » (ホームレス中学生) que l’on avait acheté il y a quelques années à son frère aîné. « Moi aussi j’ai été SDF, dans un certain sens. ». Je pensais à cet automne froid et humide de 93 ou je me trouvais à passer de chez un ami à chez un autre. En novembre, j’incorporais le 22e régiment d’infanterie à Vincennes pour une affectation dans le civil en espérant pouvoir rester sur la caserne. Après une première nuit mendiée, un sous-officier me fit comprendre que sans avoir fait ses classes, il était impossible de rester.

Je parlais de ça à Yuto en partie pour tenter de remettre de l’ordre dans ces épisodes de ma vie qui réapparaissaient subitement, et en partie pour bénéficier un peu de l’aura qui émanait de l’auteur devenu depuis geinojin à succès. L’effet ne fut pas celui escompté. J’eus droit à un regard oblique et à un instant d’attention patient avant que mon fils ne se replonge dans sa lecture après avoir réalisé que je n’avais pas grand-chose à ajouter.

Que Yuto préfère cette autobiographie d’un enfant de son âge aux affabulations mal documentées de son père ne me toucha pas plus que ça. Je profitais cependant de cette occasion pour me dire qu’une évaluation de ces 23 ans à l’aune du texte de Graham et de ma propre expérience me permettrait d’établir de meilleures priorités pour les années à venir.

Sur l’échelle de ma vie, il ne me reste que peu de temps à passer avec mes enfants. Aujourd’hui ils représentent l’essentiel de la stimulation et de la reconnaissance qui me fait avancer. Ils partiront un jour. Derrière eux, on ne trouvera que des photos que l’on a oublié d’imprimer, quelques graffitis sur les murs qui disparaîtront quand on changera le papier, quelques livres, quelques jouets, autant de distractions pour les fantômes qui nous tiendront alors compagnie.

Quand ils reviendront à la maison, fréquemment au début, puis une fois l’an, s’ils sont proches, on se dira « tu te souviens ? » en essayant de rattraper ces instants que l’on n’avait pas eu le temps d’apprécier alors, mais au fil des ans, ces allées et venues deviendront comme les balancements de la pendule de Brel, qui dira oui un jour, puis qui dira non un autre. Et puis, le jour où l’on aura oublié le fait même qu’il y avait eu des souvenirs, elle nous dira « je vous attends » et on pourra partir nous aussi.