19.8.23
M
C'était sympa. La musique me rappelait que j'ai été libre à un moment. Pas longtemps. 4 ans, ou 5. Et normalement, je me serais senti triste. Parce que la liberté, ou plutôt le rêve de liberté n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir. Mais ce soir, c'était différent.
En physique, on parle du moment M, l'instant avant lequel il n'y a rien, et après quoi rien n'existe encore. Quand on lie tous ces moments M, on se pose dans un passé et on s'imagine dans un futur, mais l'instant lui-même est tellement fugitif qu'on ne le sent plus. Il n'existe plus. En fait, il ne peut pas exister. Alors le vide s'installe. Les Ms passés nous aspirent d'un côté et les Ms futurs nous aspirent de l'autre. Et au milieu il n'y a que le désespoir.
Ce soir, il n'y avait qu'un seul moment. Et il a duré. Et c'était chouette. Parce que je savais que tu étais quelque part, à passer un bon moment avec des amis. Que tu allais rentrer heureuse. Que tu allais te coucher. Que tu regarderais peut-être tes messages. Que tu verrais peut-être les miens. Et que tu te dirais, tiens, lui aussi il a passé un bon moment.
Et nos deux Ms, aussi parallèles ou perpendiculaires qu'ils puissent être, ils seraient là, à se regarder de biais, à se dire que finalement c'était pas mal, et qu'on n'a pas besoin ni d'un passé ni d'un à venir pour exister. Et ils rigoleraient et ils s'assoupiraient et ils iraient se coucher.
15.8.23
Reflets
[22:12, 14/08/2023] C'est pas facile de transformer l'énergie que donne la détestation du monde en quelque chose de positif, à défaut d'être beau. ✔️
[22:14, 14/08/2023] Ça demande des miroirs où les choses sont diffractées et où les reflets qui restent vont droit au fond des mots. ✔️
13.7.23
Lourdeur
J’ai commencé à apprendre l’allemand au collège, on était en 80. Donc en pleine guerre froide, mais à 11-12 ans on ne savait pas ce que ça voulait dire. Ma prof était autrichienne.
1.6.22
Re: Ce que je pense de la Fête des Mères
Quelques points un peu random :
- Les 4 têtes de la NUPES sont des mecs. Je suis fan de Mélenchon, mais quand même.
- Mais les choses sont appelées à changer. Même la CGT envisage de mettre une femme à sa tête.
- L'immense majorité des personnes qui se sont exprimées lors du lancement du parlement de la NUPES sont des femmes.
- Ça m'a fait le même effet que quand j'ai regardé Atlanta avec mon fils (métis japonais français) et que j'ai remarqué qu'il n'y avait quasiment pas de blancs.
- Le choc que j'ai ressenti vient de la réalisation visuelle que le monde d'avant était intégralement monopolisé par des hommes blancs qui en tant qu'hommes blancs n'ont pas eu grand chose à faire pour apparaître en première place. Mais c'est leur absence de ces scènes qui rend le mieux la violence de leur omniprésence.
- Savoir que je fais partie de ce monde-là, le monde des hommes blancs, me fait souffrir plus que je ne l'aurais jamais imaginé. Et c'est 25 ans de Japon, où les « blancs » sont « jaunes » qui rend cette réalité encore plus visible puisque je ne peux être ici que spectateur.
- Dans la 11e circonscription des Français-es de l'étranger, on a eu un parachutage énorme et pénible du PCF qui a complètement ignoré des années de travail « local » de la FI (local = Biélorussie — Nouvelle-Zélande). Bref, candidate femme ou pas ça ne m'a pas donné envie de m'investir plus
- Et j'ai décidé de mettre mes « services » à dispo de la 10e circonscription qui elle s'étend de l'Afrique du Sud au Moyen-Orient en passant par l'Océan indien la Péninsule arabique et le Moyen-Orient, découpée soigneusement pour que la droite l'emporte (la gauche est majoritaire quand tu comptes l'Afrique dans son entièreté).
- La candidate est géniale. Chantal Moussa. Thèse en chimie et postdoc en France, retour au Liban où elle est chercheuse et prof. L'équipe m'a mis en écriture rapprochée où j'aide à écrire des notes, des communiqués de presse, je fais un peu de mise en page, je touite, etc. Il y a vraiment beaucoup de mecs, pas de toxicité apparente, et beaucoup de fatigue qui n'a pas de genre, ou peut-être que si.
- Maman aura 80 ans en novembre. Elle a été diagnostiquée avec Parkinson 6 mois après avoir pris sa retraite, il y a 15 ans. Elle vit séparée de papa depuis plus de 30 ans. Et seule depuis 2 ans. Le mois dernier elle s'est fracturé le col du fémur. Elle vient de sortir de l'hôpital.
- J'aimerais être à côté d'elle. Lui dire que je l'aime et que même si on n'a peut-être plus beaucoup de temps à être ensemble, et la distance n'aide pas, toutes les femmes que je connais portent comme elle le même refus de baisser les bras, alors même si je suis loin, je pense à elle tous les jours, et j'essaye de ne pas baisser les bras moi non plus.
Merci.
1.5.22
有り難う 堀地さん
Je ne sais jamais trop comment transformer un « san » en français. M. Horichi ça ne va pas. C’est trop formel. C’était un rocker, un vrai, qui a accompagné tous les musiciens ici, et qui a tourné dans tout le Japon à l’époque où le rock tournait.
La photo que j’ai trouvée de lui sur le mur d’un rideau de fer abaissé l’autre jour à Marugame était belle. Ça devait être un concert de Mondo Diamond, il y a 10 ans. Il grattait sa guitare fièrement, ses cheveux longs et gris qui tombaient jusqu’au coude.
C’était sans doute l’époque où j’avais ma crête décolorée à ce qu’ils avaient de plus décolorant ici. Ça donnait un jaune un peu pisseux et dès les premiers jours le noir de ma chevelure recommençait à sortir de mon cuir, et ça faisait comme ils disent ici un « flan caramel », maladie que tous les blonds japonais connaissent. Moi en plus il fallait que je me rase régulièrement les deux côtés du crâne, en faisant attention de ne pas toucher au milieu.
Lui, il m’appelait Jan-san. Il ne savait pas que Jean n’était qu’un bout de mon prénom, ou peut-être qu’il le savait, mais il ajoutait quand même « san » quand on se croisait dans l’arcade, quand il allait acheter des fripes pour son magasin et que moi j’allais au bureau.
Mais Horichi ça ne va pas non plus parce que c’est son nom de famille, et finalement je n’ai jamais connu son prénom, jusqu’à aujourd’hui.
Samedi dernier, quand j’ai vu la photo sur le poster, je me dirigeais vers la gare pour rentrer chez moi, et le concert annoncé se déroulait le lendemain soir à Rizin, une salle de Takamatsu en sous-sol où je vais de temps en temps pour voir les Samurai Jets, très anciennement Bourbon Street, où en tout cas j'allais, avant la pandémie.
J’étais content parce que je pensais que M. Horichi s’y trouverait, avec son groupe qui justement était annoncé. En toute honnêteté je n’avais pas réfléchi au « arigato ». Ça m’aurait peut-être mis la puce à l’oreille. Mais j’étais content de le voir, et Julien venait de Tokyo pour un concert, alors je me suis dit qu’on pourrait passer à Rizin après son truc.
Bon, ça ne s’est pas passé comme ça. Julien voulait aller à Lux, une boîte que je ne connaissais pas, mais en fait si, je la connaissais parce que c’était le truc qui avait été lancé il y a 10 ans à côté du resto où je donnais des cours de français il y a 20 ans, et pas loin de mon ancien bureau. Mais je n’y étais jamais entré. Alors quand Julien m’a dit que le lieu était connu dans tout le Japon, en tout cas dans tout son Japon, j’ai tiqué et je l’ai suivi.
On était 4. Julien, Ian, l’anglais qui en fait était venu pour la musique (c’est l’auteur d’un bouquin sur la scène indies au Japon), sa femme Kaname qui a un air métis, mais qui ne l’est pas plus que moi, et moi. Et la dame de Lux nous servait des bières, et on a tenté une tequila parce que c’était les 40 ans de Julien et il était content de les passer ici, et moi ça m’a rappelé les étudiantes anglaises du programme Erasmus quand j’étais à Jussieu il y a 30 ans et qu’on se faisait des « lignes » bière-vodka-bière-vodka-bière-vodka jusqu’à n’en plus tenir. Mais je n’ai pris qu’une tequila et tout s’est bien passé. Pour moi.
Pendant que Ian nous mettait Lio et Week-end à Rome sur les platines virtuelles de son iPad, moi je papotais avec la dame. Et quand je lui ai dit que je voulais aller à Rizin pour retrouver M. Horichi, elle m’a regardé de derrière son masque, genre, « Ben, non. C’est pas possible. » Et moi je l’ai regardée de derrière mon masque, et j’ai incliné mon cou, comme savent le faire les gens qui vivent ici quand ils appréhendent un truc ou qu’ils ont un vide à la place d’une réponse, et elle me dit « il est mort en septembre. »
Mon cou est resté incliné parce que le point d’interrogation ne s’effaçait pas. Et puis elle m’a expliqué qu’il avait eu un accident de voiture. Il n’allait pas bien du tout à l’époque. Il était un quart paralysé, et il avait dû rater un angle mort, et il est mort. C’est aussi pour ça qu’on les appelle comme ça, les angles « morts ».
On a parlé un peu. Et moi je lui ai parlé de mon bonze. Et comme elle aussi elle habitait dans mon quartier, elle le connaissait, et comme elle ne savait pas qu’il était mort, elle aussi elle a incliné son cou, les yeux grands ouverts, éblouie par son point d’interrogation à elle.
On s’est échangé nos morts comme ça. On se regardait, et on parlait un peu, et on se remémorait nos histoires, avec Ian qui nous passait The Cure derrière, et on ne bougeait pas plus que ça. D’un autre côté, nos morts aussi ils ne bougeaient plus. Alors c’était la moindre des choses.
Aujourd’hui, je suis allé à Fuzz, le magasin où la 2 CV Charleston qui y est à l’ancre et pour laquelle je lui avais promis de trouver des pièces détachées fait office d’enseigne. J’ai présenté mes condoléances à la dame. Elle m’a dit que la photo datait de l’époque où j’avais organisé le concert de FLiP. Elle avait l’air triste, les yeux cernés. Elle a sorti une copie du poster taille 45 tours, et une autre grandeur nature. Je lui ai dit que j’en mettrais une au bureau, et une à la maison. Je lui ai demandé où il était enterré et elle m’a répondu que dans la brocante où il officiait, de l’autre côté de la rue, il y avait un autel improvisé où on pouvait faire brûler de l’encens.
On est sorti tous les deux de Fuzz, qu’elle a laissé à sa collègue, on a traversé la rue. Elle a ouvert la porte. La lumière était allumée sur le comptoir, où à côté du vieil iMac bruni par la fumée de cigarette, il y avait une autre belle photo noir et blanc, dans un cadre en bois neuf, avec devant un bol déjà plein des cendres de bâtons d’encens brûlés et un paquet des cigarettes qu’il aimait. Posées contre le comptoir, il y avait ses quatre guitares, des amplis aussi.
J’ai pris deux bâtons, je les ai allumés avec le briquet rose transparent posé à côté, je les ai plantés dans la cendre, j’ai joint les mains et j’ai fermé les yeux. Quand je les ai réouverts, j’ai remarqué le bouquet de fleurs des champs à côté de la photo. On est sortis et je lui ai dit que je ramènerai des fleurs la prochaine fois. On s’est souri et on s’est séparés.